S. Jean, Apôtre & Évangéliste
Samedi 27 décembre 2025
Tous les textes, sans date : temporal et sanctoral
Messe propre (In medio) : Gloria. Mém. de l’Octave. Credo. Préf. & Comm. Nativ. Vêpres de la Nativité ; à partir du Capit. : de S. Jean, avec mém. du Dim. dans l’Octave de la Nativité par l’Ant. Magnif. Dum medium. Complies : du dim., Ton de Noël.

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Présentation
Présentation
On commença dans les premiers siècles à fêter les deux frères saint Jean et saint Jacques ensemble le 27/12. Il en est ainsi toujours chez les Arméniens, et encore en Gaul au VIIᵉ siècle. L’Espagne fêtait Jacques le 28, l’Assomption de St Jean le 29.
Le martyrologe Hiéronymien indique pour le 27 : Adsumptio sancti Iohannis evangelistae apud Ephesum et ordination episcopatus sancti Iacobi fratris Domini.
A Rome on fêtait dès le VIᵉ siècle le 27 décembre comme natale sancti Iohannis Evangelistae.
Le culte de St Jean fut introduit à Rome par le pape Hilaire (461-468) qui s’était réfugié près de sa tombe lors du brigandage d’Éphèse en 449. Il fit construire un oratoire au Latran sous le patronage de St Jean, Liberatori suo beato Iohanni Evangelistae Hilarius episcopus famulus Xti.
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
Après Étienne, le premier des Martyrs, Jean, l’Apôtre et l’Évangéliste, assiste le plus près à la crèche du Seigneur. Il était juste que la première place fût réservée à celui qui a aimé l’Emmanuel jusqu’à verser son sang pour son service ; car, comme le dit le Sauveur lui-même, il n’est point de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime [6] ; et le Martyre a toujours été considéré par l’Église comme le dernier effort de la charité, ayant même la vertu de justifier le pécheur dans un second Baptême. Mais après le sacrifice du sang, le plus noble, le plus courageux, celui qui gagne par-dessus tout le cœur de l’Époux des âmes, c’est le sacrifice de la virginité. Or, de même que saint Étienne est reconnu pour le type des Martyrs, saint Jean nous apparaît comme le Prince des Vierges. Le Martyre a valu à Étienne la couronne et la palme ; la Virginité a mérité à Jean des prérogatives sublimes, qui, en même temps qu’elles démontrent le prix de la chasteté, placent aussi ce Disciple parmi les principaux membres de l’humanité.
Jean eut l’honneur de naître du sang de David, dans la famille même de la très pure Marie ; il fut donc parent de notre Seigneur, selon la chair. Un tel honneur lui fut commun avec saint Jacques le Majeur, son frère, fils de Zébédée comme lui ; avec saint Jacques le Mineur et saint Jude, fils d’Alphée ; mais, dans la fleur de sa jeunesse, Jean laissa, non seulement sa barque et ses filets, non seulement son père, mais sa fiancée, au moment de célébrer de chastes noces. Il suivit le Christ et ne regarda pas en arrière ; c’est pourquoi la tendresse particulière du cœur de Jésus lui fut acquise ; et tandis que les autres étaient Disciples et Apôtres, il fut l’Ami du Fils de Dieu. La raison de cette rare prédilection fut donc, ainsi que le proclame l’Église, le sacrifice de virginité que Jean offrit à l’Homme-Dieu. Or, il convient de relever ici, au jour de sa fête, les grâces et les prérogatives qui ont découlé pour lui de l’heureux avantage de cette amitié céleste.
Ce seul mot du saint Évangile : Le Disciple que Jésus aimait, en dit plus, dans son admirable concision, que tous les commentaires. Pierre, sans doute, a été choisi pour être le Chef des autres Apôtres et le fondement de l’Église ; il a été plus honoré ; mais Jean a été plus aimé. Pierre a reçu l’ordre d’aimer plus que les autres ; il a pu répondre au Christ, par trois fois, qu’il en était ainsi ; cependant, Jean a été plus aimé du Christ que Pierre lui-même, parce qu’il convenait que la virginité fût honorée.
La chasteté des sens et du cœur a la vertu d’approcher de Dieu l’homme qui la conserve, et d’attirer Dieu vers lui ; c’est pourquoi, dans le moment solennel de la dernière Cène, de cette Cène féconde qui devait se renouveler sur l’autel jusqu’à la fin des temps, pour ranimer la vie dans les âmes et guérir leurs blessures, Jean fut placé auprès de Jésus lui-même, et non seulement il eut cet honneur insigne, mais dans ces derniers épanchements de l’amour du Rédempteur, ce fils de sa tendresse osa reposer sa tête sur la poitrine de l’Homme-Dieu. Ce fut alors qu’il puisa, à leur source divine, la lumière et l’amour ; et cette faveur, qui était déjà une récompense, devint le principe de deux grâces signalées qui recommandent spécialement saint Jean à l’admiration de toute l’Église.
En effet, la Sagesse divine ayant voulu manifester le mystère du Verbe, et confier à l’écriture des secrets que jusqu’alors aucune plume humaine n’avait été appelée à raconter, Jean fut choisi pour ce grand œuvre. Pierre était mort sur la croix, Paul avait livré sa tête au glaive, les autres Apôtres avaient successivement scellé leur témoignage de leur sang ; Jean restait seul debout, au milieu de l’Église ; et déjà l’hérésie, blasphémant l’enseignement apostolique, cherchait à anéantir le Verbe divin, et ne voulait plus le reconnaître pour le Fils de Dieu, consubstantiel au Père. Jean fut invité par les Églises à parler, et il le fit dans un langage tout du ciel. Son divin Maître lui avait réservé, à lui, pur de toute souillure, d’écrire de sa main mortelle des mystères que ses frères n’avaient été appelés qu’à enseigner : le Verbe, Dieu éternel, et ce même Verbe fait chair pour le salut de l’homme. Par là il s’éleva, comme l’Aigle, jusqu’au divin Soleil ; il le contempla sans en être ébloui, parce que la pureté de son âme et de ses sens l’avait rendu digne d’entrer en rapport avec la Lumière incréée. Si Moïse, après avoir conversé avec le Seigneur dans la nuée, se retira de ces divins entretiens le font orné de merveilleux rayons, combien radieuse devait être la face vénérable de Jean, qui s’était appuyée sur le Cœur même de Jésus, où, comme parle l’Apôtre, sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science [7] ! combien lumineux ses écrits ! combien divin son enseignement ! Aussi, ce type sublime de l’Aigle montré par Ezéchiel, et confirmé par saint Jean lui-même dans sa Révélation, lui a-t-il été appliqué par l’Église, avec le beau nom de Théologien que lui donne toute la tradition.
A cette première récompense qui consiste dans la pénétration des mystères, le Sauveur joignit pour son bien-aimé Disciple une effusion d’amour inaccoutumée, parce que la chasteté, en désintéressant l’homme des affections grossières et égoïstes, l’élève à un amour plus pur et plus généreux. Jean avait recueilli dans son cœur les discours de Jésus : il en fit part à l’Église, et surtout il révéla le divin Sermon de la Cène, où s’épanche l’âme du Rédempteur, qui, ayant aimé les siens, les aima jusqu’à la fin [8]. Il écrivit des Épîtres, et ce fut pour dire aux hommes que Dieu est amour [9] ; que celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu [10] ; que la charité bannit la crainte [11]. Jusqu’à la fin de sa vie, jusque dans les jours de son extrême vieillesse, il insista sur l’amour que les hommes se doivent les uns aux autres, à l’exemple du Dieu qui les a aimés ; et de même qu’il avait annoncé plus clairement que les autres la divinité et la splendeur du Verbe, ainsi plus que les autres se montra-t-il l’Apôtre de cette infinie charité que l’Emmanuel est venu allumer sur la terre.
Mais le Seigneur lui réservait un don véritablement digne du Disciple vierge et bien-aimé. En mourant sur la croix, Jésus laissait Marie sur la terre ; déjà, depuis plusieurs années, Joseph avait rendu son âme au Seigneur. Qui veillerait donc sur un si sacré dépôt ? qui serait digne de le recevoir ? Jésus enverrait-il ses Anges pour garder et consoler sa Mère : car quel homme sur la terre mériterait un tel honneur ? Du haut de sa croix, le Sauveur aperçoit le disciple vierge : tout est fixé. Jean sera un fils pour Marie, Marie sera une mère pour Jean ; la chasteté du disciple Ta rendu digne de recevoir un legs si glorieux. Ainsi, suivant la belle remarque de saint Pierre Damien, Pierre recevra en dépôt l’Église, Mère des hommes ; mais Jean recevra Marie, Mère de Dieu. Il la gardera comme son bien, il remplacera auprès d’elle son divin Ami ; il l’aimera comme sa propre mère ; il en sera aimé comme un fils.
Environné de tant de lumière, réchauffé par tant d’amour, nous étonnerons-nous que Jean soit devenu l’ornement de la terre, la gloire de l’Église ? Aussi, comptez, si vous pouvez, ses titres ; énumérez ses qualités. Parent du Christ par Marie, Apôtre, Vierge, Ami de l’Époux, Aigle divin, Théologien sacré, Docteur de la Charité, fils de Marie, il est encore Évangéliste par le récit qu’il nous a laissé de la vie de son Maître et Ami ; Écrivain sacré par ses trois Épîtres inspirées de l’Esprit-Saint ; Prophète par sa mystérieuse Apocalypse, qui renferme les secrets du temps et de l’éternité. Que lui a-t-il donc manqué ? la palme du Martyre ? On ne le saurait dire ; car, s’il n’a pas consommé son sacrifice, il a néanmoins bu le calice de son Maître lorsque, après une cruelle flagellation, il fut plongé dans l’huile bouillante, devant la Porte-Latine, à Rome. Jean fut donc Martyr de désir et d’intention, sinon d’effet ; et si le Seigneur, qui le voulait conserver dans son Église comme un monument de son estime pour la chasteté et des honneurs qu’il réserve à cette vertUj arrêta miraculeusement l’effet d’un affreux supplice, le cœur de Jean n’en avait pas moins accepté le Martyre dans toute son étendue.
Tel est le compagnon d’Étienne, près du berceau dans lequel nous honorons l’Enfant divin. Si le Protomartyr éclate par la pourpre de son sang, la blancheur virginale du fils adoptif de Marie n’est-elle pas éblouissante au-dessus de celle de la neige ? Les lis de Jean ne peuvent-ils pas marier leur innocent éclat à la vermeille splendeur des roses de la couronne d’Étienne ? Chantons donc gloire au Roi nouveau-né, dont la cour brille de si riantes et de si fraîches couleurs. Cette céleste compagnie s’est formée sous nos yeux. D’abord nous avons vu Marie et Joseph seuls dans l’étable auprès de la crèche ; l’armée des Anges a bientôt paru avec ses mélodieuses cohortes ; les bergers sont venus ensuite avec leurs cœurs humbles et simples ; puis, voici Étienne le Couronné, Jean le Disciple chéri ; et en attendant les Mages, d’autres viendront bientôt accroître l’éclat de la pompe, et réjouir de plus en plus nos cœurs. Quelle Naissance que celle de notre Dieu ! Si humble qu’elle paraisse, combien elle est divine ! et quel Roi de la terre, quel Empereur a jamais eu autour de son splendide berceau des honneurs pareils à ceux de l’Enfant de Bethléhem ? Unissons nos hommages à ceux qu’il reçoit de tous ces heureux membres de sa cour ; et si nous avons hier ranimé notre foi, à la vue des palmes sanglantes d’Étienne, aujourd’hui réveillons en nous l’amour de la chasteté, à l’odeur des célestes parfums que nous envoient les fleurs de la virginale couronne de l’Ami du Christ.
A LA MESSE.
La sainte Église ouvre les chants du divin Sacrifice par les paroles du livre de l’Ecclésiastique qu’elle applique à saint Jean. Le Seigneur a placé son disciple bien-aimé sur la chaire de son Église, pour lui faire proclamer les mystères. Dans ses sublimes entretiens, il l’a rempli d’une sagesse infinie ; il l’a revêtu d’une robe éclatante de blancheur, afin d’honorer sa virginité.
Dans la Collecte, l’Église demande le don de la Lumière qui est le Verbe de Dieu, et dont saint Jean a été le dispensateur par ses divins écrits. Elle aspire à posséder à jamais cet Emmanuel qui est venu illuminer la terre, et qui a révélé à son disciple les secrets célestes.
ÉPÎTRE
Cette suprême Sagesse est le Verbe divin, qui est venu au-devant de saint Jean, en l’appelant à l’apostolat. Ce Pain de vie dont elle l’a nourri est le Pain immortel de la dernière Cène ; cette Eau d’une doctrine salutaire, c’est celle que le Sauveur promettait à la Samaritaine, et dont il a été donné à Jean de se désaltérer à longs traits dans sa source même, quand il reposa sur le Cœur de Jésus. Cette force inébranlable est celle qu’il a fait paraître dans la garde vigilante et courageuse de la chasteté, et dans la confession du Fils de Dieu en présence des ministres de Domitien. Ce trésor que la divine Sagesse a amassé pour lui, c’est cet ensemble de glorieuses prérogatives que nous avons énumérées. Enfin, ce nom éternel est celui de Jean le Disciple bien-aimé.
ÉVANGILE.
Ce passage de l’Évangile a beaucoup occupé les Pères et les commentateurs. On a cru y voir la confirmation du sentiment de ceux qui ont prétendu que saint Jean a été exempté de la mort corporelle, et qu’il attend encore, dans la chair, la venue du Juge des vivants et des morts. Il n’y faut voir cependant, avec la plupart des saints docteurs, que la différence des deux vocations de saint Pierre et de saint Jean. Le premier suivra son Maître, en mourant, comme lui, sur la croix ; le second sera réservé ; il atteindra une heureuse vieillesse ; et il verra venir à lui son Maître qui l’enlèvera de ce monde par une mort tranquille.
Pendant l’Offrande, l’Église célèbre les palmes fleuries du Disciple bien-aimé ; elle nous montre autour de lui les générations de fidèles qu’il a enfantées, les Églises qu’il a fondées, et qui se multipliaient autour de lui, comme les jeunes cèdres, sous l’ombrage de leurs pères majestueux qui s’élèvent sur le Liban.
Les mystérieuses paroles que nous avons lues, il y a peu d’instants, dans l’Évangile, reviennent ici, en ce moment où le Prêtre et le peuple communient à la Victime du salut, comme une assurance que celui qui mange de ce Pain, s’il meurt selon le corps, n’en vivra pas moins pour attendre la venue du juge et rémunérateur suprême.
A VÊPRES.
On chante d’abord, comme au jour de saint Étienne, les Antiennes et les Psaumes de Noël, après quoi, l’Office de saint Jean reprend son cours.
Entendons maintenant les diverses Églises proclamer la gloire de saint Jean, dans leurs éloges liturgiques. Nous’ commencerons par la sainte Église Romaine, à qui nous emprunterons cette belle Préface du Sacramentaire Léonien.
PRÉFACE.
C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces, Père tout-puissant, en ce jour où nous vénérons la naissance de votre bienheureux Apôtre, Jean l’Évangéliste. Ayant été appelé par notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, il laissa un père terrestre pour trouver un Père céleste. Il jeta loin de lui les filets du siècle dans lesquels il était embarrassé, pour rechercher d’un cœur affranchi les biens de l’éternité ; il abandonna sa barque agitée par les flots, pour goûter la tranquillité dans le gouvernement de l’Église ; il renonça à la pêche des poissons, pour retirer, par la ligne de la doctrine du salut, les âmes plongées dans les abîmes du monde ; il cessa de sonder les profondeurs de la mer, pour devenir le scrutateur des secrets divins. Il s’est élevé jusqu’à reposer sur la poitrine du Sauveur lui-même, au festin sacré de la Cène mystique. Le Seigneur, attaché à la Croix, le subrogea en sa place pour être le fils de la Vierge-Mère ; et Jean prêcha avec plus de lumière que les autres écrivains sacrés, le Verbe qui, au commencement, était Dieu en Dieu.
L’Église de Milan, dans son Missel Ambrosien, chante ainsi la gloire du Disciple bien-aimé :
C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces, Dieu éternel, quand nous honorons les mérites du bienheureux Jean l’Evangéliste. Notre Seigneur Jésus-Christ, non seulement le favorisa toujours d’une particulière distinction ; mais comme il était sur la croix, il le substitua à soi-même, dans sa tendresse, pour être le fils de Marie, qu’il lui légua en héritage. Lai divine bonté l’éleva jusqu’à ce degré d’honneur , que. de pêcheur, elle le fit disciple, et, surpassant pour lui la mesure des mystères du salut de l’homme, le rendit capable de contempler, par son intelligence, et de proclamer par sa voix, plus que les autres Apôtres, la Divinité éternelle de votre Verbe.
Le Missel Mozarabe consacre à notre saint Apôtre et Evangéliste l’Oraison suivante
ORAISON.
Fils engendré du Dieu souverain et non engendré, qui avez ouvert à votre bien-aimé Apôtre Jean les divins secrets de votre cœur, lorsque, reposant sur votre poitrine, il lui fut permis d’y puiser les eaux, vives de son Évangile : daignez nous regarder favorablement, afin que, par vous, nous connaissions les choses secrètes, et que, par vous, nous accomplissions le bien qui nous est manifesté. Dévoilez-nous les mystères cachés dans votre sein, afin que nous puissions comprendre l’infirmité de notre condition, et parvenir à la connaissance de votre divinité. Manifestez-nous sur vous-même ce que nous devons aimer ; et indiquez-nous, sur nous-mêmes, ce que nous devons corriger. Par le suffrage de ce disciple bien-aimé, que nos mœurs deviennent plus pures, que la peste soit éloignée, que les maladies soient dissipées, que le glaive soit repoussé. Que tout ce qui est contraire à la foi chrétienne soit détruit ; que tout ce qui lui est favorable prenne de l’accroissement. Que la famine s’éloigne, que les discussions s’apaisent, que les fauteurs de l’hérésie soient confondus. Que la terre soit féconde en moissons ; que nos âmes soient ornées de vertus ; enfin que l’ensemble de tous les biens nous advienne ; en sorte que, fidèlement attachés a votre service, ô notre Dieu ! Nous usions de vos dons sans péché, et, après cette vie, nous jouissions des délices de votre éternelle possession. Amen.
L’Hymne de la Liturgie de Milan, que nous donnons ci-après, est attribuée à saint Ambroise ; elle en est digne par la majesté de la diction et la grandeur des pensées.
HYMNE.
Illustre par l’amour que lui porta le Christ, Jean, l’enfant du Tonnerre, révéla, de sa bouche sacrée, les secrets de Dieu.
D’abord, il nourrit la vieillesse de son père par la pêche du poisson ; un jour qu’il voguait sur l’onde agitée, la foi vint lui donner l’immutabilité.
Il a lancé sa ligne dans les profondeurs, il a retiré le Verbe même de Dieu ; il a jeté ses filets dans les ondes éternelles, il a levé Celui qui est la vie de tous.
La Foi pieuse est le poisson véritable qui surnage sur la mer du monde ; elle s’appuie sur le sein du Christ, et parle ainsi dans l’Esprit-Saint :
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commence cernent en Dieu.
« Toutes choses par lui ont été faites. » Que la louange de Jean retentisse, qu’on lui offre les lauriers de l’Esprit-Saint ; qu’il soit couronné pour ses divins écrits.
Le martyre a été commun à un grand nombre de fidèles ; cette effusion du sang lave le péché ; mais il est quelque chose au-dessus de la mort des Martyrs, c’est d’avoir révélé ce qui fait les Martyrs.
Toutefois il fut lié un jour par les impies,et plongé dans l’huile bouillante. Ce bain enleva la poussière du monde, et Jean demeura vainqueur de l’ennemi.
Gloire à vous, Seigneur, qui êtes né de la Vierge ; gloire au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles éternels.
Amen.
Nous donnerons maintenant quelques strophes des Cantiques que l’Église grecque, dans son langage pompeux, consacre à la louange de saint Jean, dont elle célèbre la fête le 26 septembre.
Venez, Fidèles, couronnons aujourd’hui de cantiques divins l’abîme de la Sagesse, l’écrivain des dogmes orthodoxes, Jean le glorieux, le bien-aimé ; car c’est lui qui a tonné : Le Verbe était au commencement. C’est pourquoi il a paru comme une voix de tonnerre, illuminant le monde par son Évangile, illustre maître de la sagesse.
Tu as paru vraiment, aux yeux de tous, le grand ami de cœur du Christ maître : car tu t’es appuyé sur sa poitrine, et là, tu as puisé les dogmes de sagesse dont, ô divin prêcheur de Dieu, tu as enrichi toute la terre, laquelle l’aimable Église du Christ possède, et orne maintenant avec allégresse.
Réjouis-toi, ô vrai théologue ! réjouis-toi, fils très aimable de la Mère du Seigneur ; car, debout au pied delà croix du Christ, tu as entendu la voix divine du Maître qui te criait : Voici maintenant ta mère. C’est pourquoi nous te rendons de dignes louanges, comme au bien-aimé et grand Apôtre du Christ.
Le contemplateur des révélations ineffables, l’interprète des sublimes mystères de Dieu, le fils de Zébédée, écrivant pour nous l’Évangile du Christ, nous a appris à discourir théologiquement sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Lyre aux célestes cantiques, touchée par Dieu lui-même, écrivain mystique, bouche aux paroles divines, il chante avec douceur le Cantique des cantiques, et prie pour notre salut.
Exaltons par de nombreuses acclamations, ô race des mortels, célébrons le Fils du tonnerre, le fondement des divines paroles, le guide sacré de la théologie, le premier prêcheur de la vraie sagesse, Jean le bien-aimé, le disciple vierge.
Les fleuves de la théologie jaillirent de ta bouche vénérable, ô Apôtre ! et l’Église de Dieu, qui s’y désaltère, adore, ô orthodoxe, la Trinité consubstantielle ; et maintenant, ô Jean le théologue, fais par tes prières que nos âmes soient affermies et qu’elles soient sauvées.
Le noble rejeton de la pureté, le parfum d’agréable odeur, nous est apparu en la présente solennité ; crions-lui donc : O toi qui as reposé sur la poitrine du Seigneur ! toi qui as comme fait distiller sur le monde le Verbe divin, ô Jean, Apôtre ! toi qui as gardé la Vierge comme la prunelle de l’œil, demande pour nous au Christ une grande miséricorde.
La sommité des Apôtres, la trompette de la théologie, le guide spirituel qui a soumis à Dieu l’univers, venez, fidèles, célébrons son bonheur : c’est le très illustre Jean, transporté de la terre et non enlevé à la terre ; mais vivant et attendant le second et terrible avènement du Seigneur, auquel, pour assister sans reproches, nous qui célébrons ta mémoire, daigne nous recommander, ô ami mystique du Christ, toi qui amoureusement reposas sur sa poitrine.
Nous terminerons, suivant notre usage, cet ensemble de louanges à la gloire de saint Jean, par une Séquence du moyen âge des Églises d’Occident, que nous emprunterons au recueil de l’abbaye de Saint-Gall. Elle est de la composition de Notker, et a été, pendant de longs siècles, en usage dans nos Missels Romains-Français.
SÉQUENCE.
Jean, disciple vierge, tant aimé de Jésus !
C’est toi qui, par son amour, as laissé dans ta barque ton père selon la chair ;
Toi qui, pour suivre le Messie, as dédaigné le cœur d’une jeune épouse ;
Toi qui méritas de goûter les eaux sacrées qui jaillissent du cœur de ce Messie ;
Toi qui, sur cette terre, as contemplé la gloire du Fils de Dieu :
Cette gloire qu’il n’est donné de voir, et nous le croyons ainsi, qu’aux seuls Saints dans la vie éternelle.
C’est toi que le Christ, sur sa croix triomphale, donna pour gardien à sa Mère.
Vierge, tu reçus sous ta garde la Vierge ; et elle fut commise à tes soins.
Captif dans un cachot, brisé par les fouets, tu t’es réjoui de rendre témoignage au Christ.
C’est encore toi qui ressuscitas les morts, et qui, par le nom de Jésus, as vaincu le poison.
A toi, le Père suprême révèle son Verbe caché, plus qu’aux autres mortels.
Toi donc, par d’assidues prières, recommande-nous tous à Dieu,
O Jean, cher au Christ ! Amen.
Disciple chéri de l’Enfant qui nous est né, combien votre félicité est grande ! combien admirable est la récompense de votre amour et de votre virginité ! En vous s’est accomplie la parole du Maître : Heureux ceux dont le cœur est pur, car ils verront Dieu. Et non seulement vous l’avez vu, ce Dieu-Homme, mais vous avez été son Ami, vous avez reposé sur son cœur. Jean-Baptiste tremble d’étendre sa main pour plonger dans le Jourdain sa tête divine ; Madeleine, assurée par lui-même d’un pardon immense comme son amour, n’ose lever la tête, et s’arrête à ses pieds ; Thomas attend son ordre pour oser mettre son doigt dans les cicatrices de ses plaies : et vous, en présence de tout le Collège Apostolique, vous prenez auprès de lui la place d’honneur, vous appuyez votre tête mortelle sur son sein. Et non seulement vous jouissez de la vue et delà possession de ce Fils de Dieu dans la chair ; mais, parce que votre cœur est pur, vous volez avec la rapidité de l’aigle, et vous fixez d’un regard assuré le Soleil de Justice, au sein même de cette lumière inaccessible qu’il habite éternellement avec le Père et l’Esprit-Saint.
Tel est donc le prix de la fidélité que vous lui avez montrée en conservant pour lui, pur de toute atteinte, le précieux trésor de la chasteté. Souvenez-vous de nous, ô vous le favori du grand Roi ! Aujourd’hui, nous confessons la divinité de ce Verbe immortel que vous nous avez fait connaître ; mais nous voudrions aussi approcher de lui, dans ces jours où il se montre si accessible, si humble, si plein d’amour, sous les livrées de l’enfance et de la pauvreté. Hélas ! nos péchés nous retiennent ; notre cœur n’est pas pur, comme le vôtre ; nous avons besoin d’un protecteur qui nous introduise à la crèche de notre Maître [12]. Pour jouir de ce bonheur, ô bien-aimé de l’Emmanuel, nous espérons en vous. Vous nous avez dévoilé la divinité du Verbe dans le sein du Père ; conduisez-nous en présence du Verbe fait chair. Que par vous nous puissions entrer dans l’étable, nous arrêter auprès de la crèche, voir de nos yeux, toucher de nos mains le doux fruit de la vie éternelle. Qu’il nous soit donné de contempler les traits si pleins de charmes de Celui qui est notre Sauveur et votre Ami, d’entendre les battements de ce cœur qui vous a aimé et qui nous aime ; de ce cœur qui, sous vos yeux, fut ouvert parle fer delà lance, sur la croix. Obtenez que nous demeurions près de ce berceau, que nous ayons part aux faveurs du céleste Enfant, que nous imitions comme vous sa simplicité.
Enfin, ô vous qui êtes le fils et le gardien de Marie, présentez-nous à votre Mère qui est aussi la nôtre. Qu’elle daigne, à votre prière, nous communiquer quelque chose de cette tendresse avec laquelle elle veille près du berceau de son divin Fils ; qu’elle voie en nous les frères de ce Jésus que ses flancs ont porté, qu’elle nous associe à l’affection maternelle qu’elle a ressentie pour vous, heureux dépositaire des secrets et des affections de l’Homme-Dieu.
Nous vous recommandons aussi l’Église de Dieu, ô saint Apôtre ! Vous l’avez plantée, vous l’avez arrosée, vous l’avez embaumée de la céleste odeur de vos vertus, vous l’avez illuminée de vos divins enseignements ; priez maintenant que toutes ces grâces qui sont venues par vous, fructifient jusqu’au dernier jour ; que la foi brille d’un nouvel éclat, que l’amour du Christ se ranime dans les cœurs, que les mœurs chrétiennes s’épurent et refleurissent, et que le Sauveur des hommes, quand il nous dit, par les paroles de votre Évangile : Vous n’êtes plus mes serviteurs, mais mes amis, entende sortir de nos bouches et de nos cœurs une réponse d’amour et de courage qui l’assure que nous le suivrons partout, comme vous l’avez suivi.

3ᵉ jour dans l’octave de la Nativité
Considérons le sommeil de l’Enfant Jésus, dans ce troisième jour de sa naissance. Admirons ce Dieu de bonté descendu du ciel pour inviter tous les hommes à chercher entre ses bras le repos de leurs âmes, se soumettant à prendre son propre repos dans leur demeure terrestre, et sanctifiant par ce divin sommeil la nécessité que nous impose la nature. Tout à l’heure nous nous plaisions à le contempler offrant sur sa poitrine un lieu de reposa saint Jean et à toutes les âmes qui voudront l’imiter dans sa pureté et dans son amour ; maintenant nous le voyons lui-même endormi doucement dans son humble couchette, ou sur le sein de sa Mère.
Saint Alphonse de Liguori, dans un de ses délicieux cantiques, célèbre ainsi le sommeil du divin Enfant et la tendresse de la Vierge-Mère :
« Les cieux ont suspendu leur douce harmonie, lorsque Marie a chanté pour endormir Jésus. — De sa voix divine, la Vierge de beauté, plus brillante qu’une étoile, disait ainsi : — Mon fils, mon Dieu, mon cher trésor, tu dors ; et moi je meurs d’amour pour ta beauté. — Dans ton sommeil, ô mon bien, tu ne regardes pas ta mère ; mais l’air que tu respires est du feu pour moi. — Tes yeux fermés me pénètrent de leurs traits ; que sera-ce de moi quand tu les ouvriras ? — Tes joues de rose ravissent mon cœur ! O Dieu ! mon âme se meurt pour toi. — Tes lèvres charmantes attirent mon baiser ; pardonne, ô chéri, je n’en puis plus. — Elle se tait, et pressant l’enfant sur son sein, elle dépose un baiser sur son divin visage. — Mais l’enfant aimé se réveille ; et de ses beaux yeux pleins d’amour, il regarde sa mère. — O Dieu ! pour la mère, ces yeux, ces regards, quel trait d’amour qui blesse et traverse son cœur ! — Et toi, mon âme, si dure, tu ne languis pas à ton tour, en voyant Marie languir de tendresse pour son Jésus ? — Divines beautés, je vous ai aimées tard, mais désormais je brûlerai pour vous sans fin. — Le Fils et la Mère, la Mère avec le Fils, la rose avec le lis, ont pour jamais tous mes amours. »
Honorons donc le sommeil de Jésus enfant ; rendons nos hommages au nouveau-né dans cet état de repos volontaire, et songeons aux fatigues qui l’attendent au réveil. Il grandira, cet enfant ; il deviendra un homme, et il marchera, à travers tous les labeurs, à la recherche de nos âmes, pauvres brebis égarées. Que du moins, dans ces premières heures de sa vie mortelle, son sommeil ne soit pas troublé ; que la pensée de nos péchés n’agite pas son cœur ; que Marie jouisse en paix du bonheur de contempler le repos de cet Enfant qui doit plus tard lui causer tant de larmes. Le jour viendra assez tôt où il dira : « Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel ont leurs nids ; et le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête. »
Pierre de Celles dit admirablement, dans son quatrième Sermon sur la Nativité du Seigneur : « Le Christ a eu trois endroits où reposer sa tête. « D’abord, le sein de son Père éternel. Il dit : Je suis dans le Père, et le Père est en moi . Quel repos plus délectable que cette complaisance du « Père dans le Fils, et du Fils dans le Père ? Dans une mutuelle et ineffable dilection, ils sont heureux par l’union. Mais, tout en conservant ce lieu de repos éternel, le Fils de Dieu en a cherché un second au sein de la Vierge. Il l’a couverte de l’ombre de l’Esprit-Saint, et il a pris en elle un long sommeil, pendant que se formait en elle son corps humain. La très pure Vierge n’a point troublé le sommeil de son Fils ; elle a tenu toutes les puissances de son âme dans un silence digne du ciel, et ravie en elle-même, elle entendait des mystères qu’il n’est pas donné à l’homme de répéter. Le troisième lieu du repos du Christ est en l’homme. Il est dans un cœur purifié par la foi, dilaté par la charité, élevé par la contemplation, renouvelé par l’Esprit-Saint. Un tel cœur offrira au Christ, non pas une demeure terrestre, mais une habitation toute céleste, et l’Enfant qui nous est né ne refusera pas d’y prendre son repos. »
A la gloire de ce Verbe éternel, fait chair pour notre salut, nous consacrerons cette Hymne de notre grand poète ecclésiastique, Prudence
HYMNE.
NÉ du sein du Père, avant le commencement du monde, appelé l’Alpha et l’Oméga, le Verbe est la source et le terme de tout ce qui est, de tout ce qui fut, de tout ce qui sera.
Il a commandé, et toutes choses ont été créées ; il a dit, et tout a été fait : la terre, le ciel, les abîmes de la mer, la triple sphère, tout ce qui vit sous le soleil et sous la lune.
Pour sauver de la mort la famille du premier homme, qu’une loi funeste avait plongé dans les profondeurs de l’enfer, il a revêtu la forme d’un corps fragile, des membres sujets à la mort.
O heureuse naissance ! quand une Vierge-Mère, féconde par l’Esprit-Saint,mit au jour notre salut, et que l’Enfant , Rédempteur du monde, nous fit voir ses traits sacrés !
Que les hauteurs du ciel retentissent de concerts ; chantez , Esprits célestes ; que tout ce qui respire entonne un cantique à la louange de Dieu ; que nulle langue ne se taise ; que toute voix s’unisse.
Voici Celui que les poètes divins chantaient dans les siècles antiques, que les pages fidèles des prophètes avaient annoncé. Ce Messie, promis autrefois, parait : que toute créature entonne ses louanges.
Verbe incarné ! que les vieillards et les jeunes hommes, que le chœur des enfants, que la troupe des mères, des vierges, des jeunes filles au cœur simple, unissant leurs voix, éclatent en concerts pudiques.
Que les fleuves et leurs cascades, que la mer, ses côtes et ses rivages, que les pluies, les ardeurs de l’été, les neiges, les brouillards, les forêts, les airs, la nuit, le jour, célèbrent ta naissance dans les siècles des siècles. Amen.
A la très sainte et très miséricordieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, nous offrirons cette Prose gracieuse tirée de nos anciens Missels Romains-Français.
SEQUENCE.
Réjouissez-vous, Vierge-Mère, de votre joyeux enfantement, vous dont les chastes entrailles devenues fécondes ont conçu un Fils.
Vos mamelles distillent le lait, sous le lis de la pudeur ; Vierge, vous nourrissez d’un lait qui est à vous les membres délicats de votre Fils.
Le Fils unique du Père, par qui il a fait les siècles, habite ici-bas dans l’humanité, soumis à une Mère pauvre.
Au ciel, il repaît d’allégresse les saints Anges ; ici, il a soif, il a faim, dès son enfance.
Au ciel, il régit toutes choses ; ici, il est conduit par une Mère. Au ciel, il donne les empires ; ici, il se soumet à sa servante.
Au ciel, il réside sur le trône suprême ; ici, lié de bandelettes, il vagit dans une crèche.
O homme ! considère, rappelle à ta mémoire combien grandes sont les œuvres de la divine clémence.
Ne désespère pas du pardon, si tu as beaucoup péché, quand tu vois les merveilles d’un tel amour.
Fuis sous la protection de la Mère, l’instrument de ton pardon : car elle tient entre ses bras la source de miséricorde.
Salue-la bien souvent dans l’espoir et la confiance ; fléchis tes genoux, et dis-lui : Salut, ô pleine de grâce !
Autrefois, quand il pleurait, vous lui présentiez votre sein, et ses larmes s’arrêtaient ; aujourd’hui, apaisez-le, irrite par nos péchés.
Jésus nous sommes tombés ! tournez vers nous vos regards : par les prières d’une Mère si tendre, amendez-nous et rendez-nous dignes citoyens du ciel.
Amen.
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum

Station à Sainte-Marie-Majeure.
De toutes les fêtes d’Apôtres qui faisaient anciennement partie du cycle de Noël, la seule qui soit demeurée est celle de saint Jean, jadis unie, en Orient, à celle de saint Jacques, premier évêque de Jérusalem. La station a lieu dans la basilique Libérienne, parce que l’église du Latran est dédiée au Sauveur. En effet, à saint Jean évangéliste et à saint Jean-Baptiste, étaient dédiés seulement deux petits oratoires, à droite et à gauche du baptistère ; le pape Hilaire les avait érigés en mémoire du péril auquel il échappa quand il se déroba par la fuite aux violences des partisans de Dioscure, lors du latrocinium Ephesinum. La basilique de Saint-Jean devant la porte Latine est d’origine postérieure et ne fut comprise que très tardivement dans la liste des églises stationnales ; restait donc le temple Libérien qui, soit à cause de la Crèche du Sauveur, soit en raison des mosaïques de Sixte III commémorant le Concile d’Éphèse, tenu précisément près du sépulcre de l’Évangéliste, semblait le plus adapté pour la célébration de la station en l’honneur de saint Jean.
Dans la suite, l’oratoire du Latran dédié à l’Évangéliste acquit une grande importance, et il n’est pas impossible que les deux messes marquées pour ce jour dans le Sacramentaire léonien ne se réfèrent vraiment à deux stations distinctes, l’une à Sainte-Marie-Majeure, et l’autre au baptistère du Latran.
Jusqu’au XIᵉ siècle, les stations romaines se déroulèrent régulièrement avec leurs solennels rites traditionnels ; mais après cette époque les schismes et les luttes des factions ayant empêché les papes d’y prendre part en personne, les Ordines postérieurs prescrivent que la fête de saint Jean, comme beaucoup d’autres, soit célébrée simplement dans la chapelle papale. Un cardinal chantait la messe, et l’un des procureurs des nouveaux ordres mendiants prononçait l’homélie en présence du Pontife qui revêtait le pluvial écarlate et la mitre. Aux secondes vêpres—admises fort tard à Rome, tandis qu’à l’origine les vêpres étaient le prélude de l’office de vigile, précédant, et non pas suivant, les grandes solennités — intervenaient le clergé palatin, les commensaux du Pape, les auditeurs de palais, les sous-diacres, les acolytes et les chapelains.
L’introït de la messe reflète l’usage des orientaux, qui attribuent à Jean le titre de « théologien » parce qu’il pénétra plus profondément que tout autre mortel les mystères de la Divinité. Jean fut le disciple de prédilection de Jésus, et, en conséquence, le divin Maître n’eut pour lui aucun secret : la vie intime et ineffable de l’auguste Trinité, les battements d’amour du Cœur du Verbe incarné, l’histoire future de l’Église et les destinées finales du monde, la liturgie de l’Église triomphante, l’Aigle de Pathmos contempla tout cela dans la lumière divine, vrai « fils du tonnerre » qui, dans les courtes pages de son Évangile et de l’Apocalypse, nous a laissé un traité théologique achevé, une histoire de l’éternelle Divinité. C’est donc avec raison que l’Église répète aujourd’hui dans l’introït, à la louange de Jean, ces paroles de l’Ecclésiastique (xv, 5) : « II ouvrit ses lèvres en présence de l’Assemblée, parce que le Seigneur l’avait rempli de l’esprit de sagesse et d’intelligence, l’ornant de gloire comme d’un manteau. » Le psaume 91 vient ensuite, où l’on parle de la félicité de ceux qui célèbrent Yahweh et chantent ses louanges sur le psaltérion.
La collecte implore du Seigneur une plus grande abondance de lumière intérieure, afin que, en approfondissant les enseignements du bienheureux apôtre Jean, on obtienne la grâce de l’éternelle béatitude. Le lectionnaire de Würzbourg indique pour aujourd’hui, comme pour les plus grandes solennités de l’année, aux deux messes de la fête de saint Jean évangéliste, une double leçon avant l’Évangile [13]. A la première messe, la lecture de l’Ancien Testament est identique à celle que nous faisons dans le missel actuel, tandis que la lecture du Nouveau est tirée de la lettre de saint Paul aux Éphésiens (I, 3-8). A la seconde messe, que le Léonien nous a conservée, — avec ses magnifiques oraisons et sa splendide préface, — la péricope de l’Ancien Testament est empruntée au livre de la Sagesse (ch. X) tandis que la seconde lecture provient de l’épître aux Éphésiens (II, 19-22) ; cette insistance n’est peut-être pas sans motif, quand on pense aux relations qui existent entre Éphèse, saint Jean et la basilique Libérienne, souvenir votif, à Rome, du grand Concile réuni en Asie près de la tombe de l’Évangéliste.
La lecture de l’Ecclésiastique (XV, 1-6) de ce jour — on attribue en général, dans le missel, au livre de la Sagesse, tous les écrits sapientiaux, tels que l’Ecclésiastique, les Proverbes, le Cantique des cantiques, etc. — nous fait l’éloge du vrai sage qui, élevant son édifice spirituel sur le fondement inébranlable de la sainte crainte de Dieu, opère le bien et pratique la justice. Alors la grâce se déverse librement sur cette âme, si bien disposée. Le Seigneur va au-devant du juste et se l’unit comme l’époux à l’épouse, il éclaire son intelligence, lui confère le don de la vraie sagesse, en sorte qu’il illumine des,, rayons de sa doctrine l’Église tout entière.
Le répons-graduel est tiré de l’Évangile de saint Jean (XXI, 23) là où est rapportée la croyance populaire de cette première génération chrétienne d’Asie, qui ne voulait pas que le disciple bien-aimé de Jésus mourût avant la Parousie. D’autre part, le grand âge de l’apôtre semblait accréditer cette opinion, aussi Jean, dans le dernier chapitre de son évangile, comme en une ultime addition, voulut rectifier cette interprétation erronée des paroles du Sauveur : « Si je voulais qu’il demeurât ainsi jusqu’à ce que je vienne, que t’importerait ? » Jésus les avait prononcées comme une simple hypothèse : « Si je voulais » ; mais dans les diverses relations orales de cet épisode, la particule conditionnelle et hypothétique « si » fut facilement négligée, en sorte que Jean se trouva dans la nécessité de rectifier l’équivoque, remettant les choses au point.
Le verset alléluiatique (Joan., XXI, 24) est la continuation du texte précédent. Les Églises d’Asie qui avaient prié et jeûné pour que l’Évangéliste composât son livre inspiré, s’associent maintenant à lui et le présentent au monde comme le véritable auteur du quatrième évangile. C’est le démenti anticipé, donné à tous ces systèmes imaginés par l’exégèse rationaliste actuelle, qui prétend soustraire à saint Jean la paternité du saint Évangile, ou lui dénier une base historique sérieuse.
La lecture évangélique (Ioan., XXI, 20-24) est aujourd’hui comme préparée par les chants qui suivent l’Épître. Pierre et Jean sont liés entre eux par une affection toute particulière, et, malgré la diversité de leurs caractères, ils ont de nombreux points de ressemblance. C’est pourquoi l’Évangile nous les montre presque toujours ensemble, dans les voyages apostoliques, lors de la préparation du banquet pascal, dans la maison du Pontife, à la pêche sur la mer de Tibériade, à la prière vespérale au temple, etc. Maintenant Jésus, après le repas sur les rives du lac de Génésareth, prend Pierre à part pour lui annoncer son sort final ; Jean, par délicatesse, n’ose interrompre importunément leur colloque et se tient à l’écart ; mais son compagnon, qui comprend son désir, lui rend à présent l’échange du bon service qu’il lui a prêté à la dernière Cène, quand, au moyen du disciple bien-aimé, il interrogea le Seigneur pour savoir qui était le traître. « Seigneur, dit Pierre, et de celui-ci qu’en sera-t-il ? » Le divin Maître répondit en faisant allusion à la diversité des vocations, des fonctions et des grâces dans l’Église : « Si je veux qu’il demeure ainsi jusqu’à ma venue, que t’importe ? Toi, suis-moi. » Il voulait dire que les obligations et les vertus d’autrui ne doivent pas nous distraire de l’application aux devoirs de notre charge et de notre état. C’est cela que ile Seigneur veut de nous, et non pas ce que les autres peuvent faire.
Le verset de l’offertoire provient du psaume 21 et compare le juste à un palmier en fleurs et au cèdre gigantesque, qui couronne les sommets du Liban.
Dans la collecte sur les oblations nous prions le Seigneur de les accueillir favorablement, en la solennité d’un si puissant intercesseur, en qui nous mettons toute notre espérance.
Le verset de la Communion revient à l’équivoque des premiers fidèles, à savoir que le disciple bien-aimé ne mourrait pas. Non, tel n’est pas le sens de la promesse de Jésus aux âmes aimantes, et surtout à celles qui se nourrissent de son Sacrement eucharistique. La mort exercera ses droits passagers sur leur corps, mais la grâce nourrira l’esprit en vue de la vie immortelle, et cette vie immortelle mondera un jour si puissamment l’âme, qu’elle arrachera la dépouille périssable aux lacets de la mort, pour la rendre participante de son état bienheureux.
Le passage évangélique de la messe de ce jour contient une preuve importante de l’authenticité du quatrième Évangile, aujourd’hui en butte à la critique rationaliste ; il est opportun de toujours mieux faire valoir cette preuve. Si Jean doit demeurer toujours jeune et robuste, jusqu’à la seconde venue de Jésus, — ainsi raisonnaient les fidèles des dix dernières années du Iᵉʳ siècle, — cela veut dire que le jour de la Parousie le trouvera encore vivant. Or une semblable équivoque n’était pas possible avant la mort de tous les autres apôtres, qui ne pouvaient certes pas s’être mépris sur le sens des paroles du Maître, et en auraient rectifié l’interprétation, ni après la mort de Jean, qui aurait ruiné tout le crédit de cette croyance. Il ne reste donc, comme période de formation de cette interprétation étrange, que le dernier quart du Iᵉʳ siècle, temps auquel saint Jean pouvait encore avoir intérêt à dénoncer l’équivoque. Donec veniam se rapporte donc à la parousie seulement en un sens conditionnel, c’est-à-dire si Jésus en avait ainsi décidé.
La robuste vieillesse de l’Évangéliste convenait d’ailleurs fort bien à sa virginité sans tache. Si, en effet, l’état conjugal est destiné à assurer la conservation de l’espèce contre l’infirmité de la chair qui tend à tomber en poussière, la virginité, au contraire, exprime l’état des saints dans la gloire éternelle, alors que, n’étant plus sujets à la faiblesse et à aucune corruption corporelle, ils sont exempts de la nécessité de contracter aucun lien conjugal : In resurrectione autem non nubent neque nubentur, sed erunt sicut Angeli Dei in cœlo...
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
« C’est ce Jean qui, à la dernière Cène, reposa sur la poitrine du Seigneur, heureux l’Apôtre auquel les secrets célestes ont été révélés » (Ant. Magn. et Ben.).
1. Saint Jean. — C’est le virginal ami du Christ qui, à la dernière Cène, reposa sur la poitrine de son Maître et y puisa l’amour et la connaissance des plus sublimes mystères, ce qui lui valut une place si brillante dans l’Église ! Au pied de la Croix, il reçut, comme legs précieux de son Maître, sa virginale Mère. Il a donné à l’Église son merveilleux évangile, dans lequel, semblable à l’aigle (son symbole), il s’élève jusqu’aux hauteurs sublimes de la divinité. Combien précieux sont, par exemple, les discours d’adieu du Seigneur à la dernière Cène ! Il nous a laissé le seul livre prophétique du Nouveau Testament, l’Apocalypse, le livre du Jugement dernier. Nous y voyons, dans des images impressionnantes, une série nettement déterminée de châtiments successifs que Dieu fait tomber sur le monde. Ces châtiments avec la catastrophe finale s’unissent pour former une grandiose image du jugement de Dieu. Jean est le seul Apôtre qui soit mort de mort naturelle. Il fut cependant martyr par la volonté et la profession de foi. A la fin de sa vie (vers l’an 100 après J.-C.), il fut jeté dans l’huile bouillante (cf. 6 mai) et « but le calice du Seigneur ».
« Comme le saint évangéliste qui vivait à Éphèse, dans son âge très avancé, était porté à l’église par ses disciples et ne pouvait plus faire de longs discours, il avait coutume, dans les réunions, de répéter toujours les paroles suivantes : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. Enfin, les disciples et les frères qui étaient présents, ennuyés de l’entendre toujours répéter le même discours, lui dirent : Maître, pourquoi répètes-tu toujours la même chose ? Alors il leur fit la réponse suivante, bien digne de saint Jean : « parce que c’est le précepte du Seigneur et si vous observez seulement cela, cela suffit. » « Soixante-huit ans après la Passion de son Maître, il mourut dans un âge avancé. Dans le voisinage de la ville qu’on vient de nommer il trouva son dernier repos » (Martyrologe).
2. L’Office, d’une beauté et d’une délicatesse extrêmes, respire l’amour et l’innocence. Les répons de la fête chantent les divers aspects de la personnalité de saint Jean : le bien-aimé du Seigneur, l’Évangéliste, l’auteur de l’Apocalypse, l’apôtre virginal, le docteur de l’Église, l’Apôtre reposant sur la poitrine du Seigneur. Dans les leçons : « Jésus aimait ce disciple, car le privilège spécial de la virginité le rendait digne d’un plus haut amour. Dans l’innocence virginale, il fut choisi comme disciple par le Seigneur et il garda cette innocence jusqu’à la mort. Suspendu à la croix, proche de la mort, le Seigneur lui confia sa Mère, sa Mère Vierge au disciple vierge » (Rép.).
« Vénérable est saint Jean qui pendant la Cène reposa sur la poitrine du Seigneur, A lui, sur la Croix, le Christ a confié sa Mère, sa Mère vierge au disciple vierge. Lui, le disciple vierge, le Seigneur l’a choisi et l’a aimé de préférence à tous les autres disciples. » (Rép.).
Dans les leçons du premier Nocturne nous entendons le commencement de la première Épître de saint Jean, dans laquelle l’Apôtre bien-aimé nous laisse entrevoir son âme remplie d’amour (le commencement vaut pour l’ensemble). Dans le troisième Nocturne, saint Augustin voit dans les deux Apôtres Pierre et Jean les symboles de l’Église de la terre et de l’Église du ciel : « L’Église connaît une double vie qui lui est prêchée et recommandée par Dieu ; de ces deux vies, l’une est dans la foi, l’autre dans la contemplation ; l’une dans le temps de pèlerinage, l’autre dans l’éternité de la demeure ; l’une dans le travail, l’autre dans le repos ; l’une dans la voie, l’autre dans la patrie ; l’une dans l’occupation active, l’autre dans la récompense de la contemplation ; l’une se détourne du mal et fait le bien, l’autre n’a pas de mal dont elle doive se défendre, elle ne connaît qu’un grand bien pour en jouir ; l’une combat contre l’ennemi, l’autre règne sans ennemi... L’une est bonne, mais encore malheureuse, l’autre est meilleure et heureuse. La première est représentée par l’Apôtre Pierre, l’autre par Jean... ».
3. La messe (In medio). — La liturgie de la messe est un peu âpre. Après la poésie de Noël et celle de la prière des Heures, nous désirerions plus de sentiments. Cependant, sous l’écorce amère, on découvre un noyau succulent, L’église de station est Sainte-Marie Majeure. Le choix de cette église se comprend, puisque saint Jean fut donné comme fils à la Sainte Vierge. Introït (qui est celui du commun des docteurs) convient en premier lieu à saint Jean. Par ses écrits, saint Jean est pour tous les temps le grand docteur de l’Église. Songeons seulement combien de fois saint Jean nous parle dans la liturgie. Ici encore, considérons la liturgie sous son aspect dramatique. En la personne du prêtre, saint Jean s’avance à travers le milieu de l’église, vers l’autel. L’Oraison prie aujourd’hui pour l’Église : « Éclairée par la doctrine de notre saint, puisse-t-elle parvenir aux dons éternels. » (C’est là une vraie oraison liturgique qui ne considère pas les particuliers, mais le grand ensemble, le corps mystique de Jésus-Christ). Il faut également entendre la leçon d’une manière plus profonde : la Mère honorable (la Sagesse) est de nouveau l’Église qui rencontre ses enfants, en ce moment, à la messe et les nourrit du pain de vie et de l’eau de la sagesse dans l’Eucharistie. (Nous sommes à Sainte-Marie Majeure. La Mère de Dieu rencontre son fils saint Jean. Marie est le symbole de l’Église et saint Jean le symbole des fidèles). La leçon nous fait mieux comprendre l’Introït. On y applique à tous les élèves de la Sagesse, c’est-à-dire aux disciples de l’Église, ce qui, dans l’Introït, a été dit de saint Jean. Nous voyons une fois de plus que saint Jean est notre symbole et notre modèle. L’Évangile aussi nous étonne un peu : nous aurions peut-être attendu un autre épisode de la vie de l’Apôtre. Cependant le Graduel et la Communion nous apprennent quelle pensée a dirigé la liturgie dans son choix, c’est la parole du Christ : « Je veux qu’il reste ainsi jusqu’à ce que je revienne (donec venio). C’est le leitmotiv de la messe. Rappelons-nous que pendant tout l’Avent nous avons attendu le Roi « à venir » et qu’à Noël nous avons chanté plein de joie : « il est venu » (Off. I. Messe). En la personne du virginal saint Jean, l’Église va au-devant du Roi qui est venu. — Aujourd’hui, dans certaines régions, on bénit et on fait boire le vin de saint Jean : (« Bois l’amour de saint Jean »).
Dom Flicoteaux, la Noël d’été
Dom Flicoteaux, la Noël d’été
ANTIQUITÉ DE LA FÊTE ROMAINE ; SON CARACTÈRE PROPRE.
Ce n’est pas à Rome que nous avons trouvé la plus ancienne mention de la fête du Précurseur. Il faut même reconnaître que nous ne possédons sur l’existence de la solennité romaine aucun renseignement qui soit antérieur au VIᵉ siècle. La Noël d’été ne figure ni sur le férial Philocalien (336), ni sur le calendrier plus tardif de Polemius Silvius (448) [68]. Chose plus surprenante encore, parmi les nombreux discours qui subsistent du pape saint Léon, nous n’en connaissons pas un seul qui se rapporte à la Nativité de saint Jean-Baptiste. Faut-il conclure que l’Église romaine aurait attendu jusqu’au VIᵉ siècle pour adopter une fête admise depuis longtemps déjà dans les autres parties de l’Occident ? Nous ne le pensons pas. Bien au contraire tout nous fait croire, malgré le silence des documents, que l’Église romaine qui, la première, célébra la Noël d’hiver fut aussi la première à connaître l’existence de la Noël d’été. Il était si simple et si naturel de compléter et d’étendre le mystère de la Nativité du Christ en fêtant la naissance de son Précurseur. Sans doute le premier témoignage concernant l’existence de la Noël d’été nous est venu de l’Église d’Afrique, mais celle-ci, selon toute vraisemblance, n’avait adopté la fête du 24 juin que pour suivre sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, l’exemple donné par l’Église romaine.
Quoi qu’il en soit des origines de la fête, Rome n’attendit sûrement pas jusqu’au VIᵉ siècle pour donner à saint Jean-Baptiste la large part qui lui revient comme de droit dans l’estime et la piété du peuple chrétien. C’est à la paix de l’Église, dès le début du IVᵉ siècle, que nous voyons le célèbre baptistère de Latran, bâti par Constantin et placé par lui-même sous la protection du Précurseur, devenir au centre de la ville le foyer de la dévotion catholique envers l’Ami de l’Époux [69]. Telle était déjà, à cette époque lointaine, l’importance acquise par le culte de saint Jean que Constantin faisait construire en son honneur, non loin de Rome, deux basiliques, l’une à Ostie et l’autre sur le territoire d’Albano [70]. Un siècle et demi plus tard le culte de saint Jean-Baptiste reçut une impulsion nouvelle du pape saint Hilaire (461-68), successeur de saint Léon. Saint Hilaire crut devoir témoigner de sa dévotion personnelle au Précurseur en lui dédiant dans le baptistère du Latran un oratoire qui s’est conservé jusqu’à nos jours [71]. Il est probable que ce même pape, qui se fit remarquer par son zèle pour le culte divin, exerça sur le développement liturgique de la Noël d’été une influence décisive. Sans doute la fête du 24 juin existait avant saint Hilaire, mais c’est bien grâce à lui, semble-t-il, qu’elle conquit définitivement sa place parmi les plus grandes solennités de l’année chrétienne [72].
Sur l’existence et la célébration de la fête romaine, les premières indications que nous puissions utiliser nous sont fournies par un document qui remonte jusqu’au début du VIᵉ siècle et qu’on appelle communément le « sacramentaire Léonien ». C’est là que se trouvent réunies les plus anciennes formules de la liturgie latine relatives à saint Jean-Baptiste. Encore que le recueil dont nous parlons ne soit, peut-être, qu’une compilation de caractère privé, nous sommes sûrs qu’il contient un grand nombre de pièces composées par le pape saint Léon lui-même, car la noblesse toute romaine et la majestueuse beauté de la plupart de ces formules ne laissent aucun doute sur l’origine de leur inspiration. Or, le sacramentaire léonien conserve le texte de cinq messes pour la Nativité de saint Jean-Baptiste. Elles se succèdent dans l’ordre suivant : d’abord, une première messe qui est celle de la vigile, puis deux messes de rechange pour la fête elle-même, enfin deux autres messes de rechange également pour la fête, mais précédées de l’indication « ad fontem » parce qu’elles devaient être célébrées dans ce spacieux baptistère du Latran où s’accomplissait avec tant de pompe la grande fonction de la nuit pascale. Chacune de ces messes est enrichie d’une préface propre publiant avec éloquence la gloire du Précurseur et les merveilles de sa nativité. Le lecteur nous saura gré de lui mettre sous les yeux le texte latin d’une de ces préfaces qui serait bien digne de figurer dans le missel romain [73]. Elle appartient à l’une des deux messes qui se chantaient auprès de la fontaine baptismale, et c’est pourquoi elle rappelle très opportunément le baptême du Sauveur dans le Jourdain :
« Vere dignum. In die festivitatis liodierna, qua beatus Joannes exortus est, qui vocem matris Domini nondum editus sensit et adhuc clausus in utero, ad adventum salvitis hmnanæ, prophetica exsultatione gestivit ; qui et genitricis sterilitatem coiiceptus abstersit, et pattis linguam natus absolvit : solusque omnium prophetarum, Redemptorem mundi quem prænuntiavit ostendit ; et ut sacræ purificationis effectum aquarum natura conciperet, sanctificandis Jordanis fluentis ipsum baptismatis lavit auctorem » [74].
Déjà reconnue par le sacramentaire Léonien, l’importance majeure de la Noël d’été ne fit que croître et s’accentuer jusqu’à l’époque carolingienne. Au IXᵉ siècle, la Nativité du Précurseur semble avoir réalisé son complet épanouissement. Ses nombreux privilèges la classent alors parmi les grandes solennités du cycle liturgique, et même la rapprochent plus étroitement de Noël et de Pâques, fêtes insignes entre toutes. Non seulement la Nativité de saint Jean se rattachait à la fête de Noël par son origine et sa signification, mais elle lui ressemblait à plus d’un égard. D’abord on se disposait à l’une et l’autre fête par une période de préparation qui se terminait par une vigile solennelle ; de plus l’usage s’était établi de sanctifier la longue et joyeuse veillée de la saint Jean, comme la nuit de Noël, par une messe qui se disait avant le lever du soleil ; enfin l’office liturgique du 24 juin, par sa contexture et par certains détails de sa composition, répondait d’une manière assez frappante à celui de la Noël d’hiver.
Étroitement apparentée à la Nativité du Sauveur, la fête de saint Jean se rapprochait aussi par un certain côté de la liturgie pascale. En dehors du jour de Pâques, nulle circonstance de l’année chrétienne ne donnait plus de place à la pensée du baptême que la fête de saint Jean-Baptiste qui se célébrait précisément dans le lieu même où Rome voyait s’accomplir avec une incomparable magnificence la grande fonction du Samedi-Saint. Et puis, au soir de la Saint-Jean comme au soir de Pâques, l’Église, afin de rappeler à ses enfants leur naissance à la vie divine, les réunissait autour de la piscine sacrée, sous les auspices du Précurseur.
Dans les pages qui suivent nous nous souviendrons de ce qu’était à Rome la liturgie de la Noël d’été, dans le cours du moyen-âge, c’est-à-dire à l’époque la plus glorieuse de son histoire.
LE JEUNE PRÉPARATOIRE.
On se reportera au commentaire du jour de la Vigile, le 23 juin, ici.
CÉLÉBRATION DE LA NOËL D’ÉTÉ : LES TROIS MESSES.
Toutes les circonstances se réunissaient pour faire de la Saint-Jean un jour de grande magnificence. La Noël d’été a toujours occupé, sur le calendrier, la date la plus favorable à la célébration d’une fête liturgique. Elle se place, en effet, tout au début de l’été, et si, dès cette époque, le soleil inonde de sa joyeuse clarté la ville et la campagne, il ne fait pas encore sentir aux hommes l’ardeur brûlante de ses plus chauds rayons. Rien au contraire de plus doux, de plus paisible, rien de plus souriant que ces premiers jours de l’été romain où la nature se pare de ses plus riches couleurs pour fêter, elle aussi, la naissance du témoin de la lumière.
Déjà favorisée par sa date liturgique, la fête de saint Jean l’était aussi par le lieu de sa célébration qui se déroulait tout entière dans la majestueuse basilique du Latran. Cet édifice, le plus insigne et le plus vénérable de la ville de Rome, l’emportait en dignité, à certains égards, sur la basilique vaticane de Saint-Pierre. Celle-ci, en tous cas, ne pouvait revendiquer, comme le sanctuaire du Latran, le glorieux titre d’« église mère et chef de toutes les églises de la ville et du monde » omnium urbis et orbis ecclesiarum mater et caput [75]. En sa qualité d’église cathédrale du pontife romain, la basilique du Latran voyait se dérouler dans sa vaste nef quelques-unes des fonctions les plus importantes de l’année liturgique : « C’était là que débutait le carême et que les pénitents recevaient les cendres, avant que l’anticipation du jeûne eût reporté ce rite au mercredi précédent et lui eût donné pour cadre l’église de Sainte-Anastasie. C’était encore au Latran qu’avaient lieu les distributions des palmes, la consécration des saintes huiles, et, surtout, dans la longue et incomparable vigile pascale, l’administration du baptême, la confirmation, la communion des néophytes, tout le mystère de l’initiation chrétienne. Enfin si le pape était couronné à Saint-Pierre, il n’en est pas moins vrai qu’il venait ensuite, en une pompeuse cavalcade, prendre possession de son église du Latran » [76].
La basilique du Latran était toute désignée pour la célébration de la fête du 24 juin, non seulement à cause de son baptistère dédié depuis toujours à saint Jean-Baptiste, mais aussi parce que de très bonne heure l’église elle-même avait été placée sous le vocable de Amicus Sponsi [77]. Construite par Constantin dans le vieux palais des Laterani, la basilique de Saint-Jean n’avait encore rien perdu dans les premiers siècles du moyen-âge de son antique splendeur. La première chose qui frappait le regard de quiconque pénétrait dans ce vaste édifice, c’était au fond de l’abside une somptueuse mosaïque représentant, en son milieu, une croix richement ornée au pied de laquelle se dressaient, d’un côté, la Vierge Marie, mère de Dieu, et de l’autre, la figure saisissante du Précurseur [78]. Lam-pleur des proportions, la beauté des marbres, la richesse de la décoration, l’éclat des lampes et des vases précieux qui entouraient l’autel, tout contribuait dans cet auguste sanctuaire à rendre plus noble et plus majestueuse la célébration liturgique de la Noël d’été.
Dès le VIᵉ siècle, la Nativité de saint Jean avait acquis le privilège d’être honorée, comme la fête de Noël, par la célébration d’un triple sacrifice, car le sacramentaire grégorien nous donne en plus des oraisons de la vigile celles de deux autres messes dont la première devait se dire dans la nuit de la fête, ou au lever du soleil, et la seconde à la lumière du jour [79]. Une de ces deux messes et très vraisemblablement la première, celle de la nuit, se disait au baptistère du Latran [80]. Du reste l’usage de sanctifier la nuit de la Saint-Jean par l’oblation du sacrifice eucharistique ne fut pas spécial à l’Église de Rome, il se répandit de bonne heure en Italie, en Gaule et en Espagne [81]. Naturellement les liturgistes du moyen-âge crurent indispensable de justifier au moyen d’un symbolisme subtil la raison d’être de chacune de ces trois messes, comme ils le faisaient pour la fête de Noël. D’après Amalaire qui excelle dans les explications de ce genre, les trois messes de la Saint-Jean rappellent, la première, son titre de Précurseur, la seconde, son baptême, et la troisième, son austérité merveilleuse [82]. De ces trois messes nous n’avons conservé que la première et la troisième, celle de la vigile et celle du jour qui était aussi la plus solennelle. Quant à la seconde, la messe de la nuit, elle a cessé d’être en usage, mais les diverses pièces de chant dont elle se composait se retrouvent aujourd’hui disséminées dans le commun d’un confesseur non pontife [83]. La coutume de célébrer plusieurs messes en la fête de Saint-Jean était encore en vigueur au XIVᵉ siècle, comme on le voit d’après le témoignage de Raoul de Tongres [84], et il y a tout lieu de croire qu’elle s’est maintenue, en plus d’un endroit, bien au-delà de cette époque [85].
Il est à peine besoin de dire qu’au point de vue de sa composition liturgique, la fête de Saint-Jean n’a rien à envier aux plus somptueux offices de l’année chrétienne. On y retrouve quelque chose de la fraîcheur et de la grâce qui sont le propre du mystère de Noël, avec en plus, nous semble-t-il, une nuance exquise de touchante simplicité. Les diverses pièces dont se compose l’office du 24 juin sont pour la plupart empruntées à l’Évangile et aux prophètes. Ces textes choisis avec un goût délicat sont agencés avec un sens liturgique des plus affinés, répartis d’une main discrète et légère sous forme de lectures, d’antiennes et de répons, et revêtus de mélodies alertes du style grégorien le plus pur. Les prières sacerdotales, collectes et oraisons, peuvent rivaliser pour la plénitude de la pensée et la noblesse du langage avec les formules les plus expressives, les plus savoureuses du Missel romain.
Mais le plus admirable dans l’office de la Noël d’été c’est la perfection de l’ensemble, l’équilibre, l’harmonie d’une composition qui nous permet de suivre la marche progressive du mystère selon ses diverses phases, depuis ses plus lointaines origines jusqu’à son total épanouissement. La première partie de l’office, qui commence avec la messe de vigile, s’otivre sur la scène de l’annonciation dans le temple de Jérusalem. Cet épisode nous introduit de la manière la plus naturelle dans la célébration du joyeux avènement dont il forme la préparation divine. Lorsque viennent les heures de l’office de nuit, l’Église, avant de nous faire assister à la naissance merveilleuse de Jean, nous entretient de sa gloire future, par la voix des plus grands prophètes. Puis dès que le soleil se lève nous, chantons la grandeur surhumaine de l’enfant qui repose en son berceau. Enfin la messe du jour nous présente dans tout l’éclat de sa gloire celui dont le témoignage ne cesse de résonner à travers les siècles jusqu’aux confins de l’univers.
LA MESSE DE LA VIGILE : ANNONCIATION DU PRÉCURSEUR.
On se reportera au commentaire du jour de la Vigile, le 23 juin, ici.
LES PREMIÈRES VÊPRES : LE SACRIFICE DE L’ENCENS.
Comme les autres fêtes du cycle liturgique, la Noël d’été s’ouvre la veille au soir par l’office des premières vêpres qui, dans l’antiquité, portait le nom de « lucernaire » parce qu’il s’effectuait à la nuit tombante. Mais l’Église s’est fait une habitude de n’avancer que doucement dans la célébration des mystères. Aussi veut-elle attendre l’heure même où Jean-Baptiste apparut en ce monde, c’est-à-dire les derniers moments de la nuit, pour donner libre cours à l’expression de sa très vive allégresse. Jusque-là sa joie n’est encore que la joie discrète de l’espérance, la joie qui lui vient des promesses divines. Afin d’occuper son attente elle redit à son tour, en des antiennes qui ne manquent ni de grâce ni de simplicité, les paroles de l’ange qu’elle a jalousement conservées dans son cœur. Elle nous répète que Jean doit naître du sein de la vieillesse et de la stérilité : Ex utero senectutis et sterili Johannes natus est præcursor Domini [86]. Ce qui est une manière ingénieuse de nous faire entendre que, sans une intervention très spéciale de la miséricorde divine, jamais la Synagogue n’aurait été capable de donner au monde un si beau fruit de justice et de sainteté. Mais du céleste message l’Église a retenu de préférence ce qui concerne l’austérité prodigieuse du nouvel Élie, et l’extrême pureté de ses mœurs : vinum et siceram non bibet, et omne immundum non manducabit ex utero matris suæ [87]. « II ne boira ni vin ni rien qui enivre, et il ne mangera rien d’impur dès le sein de sa mère ». Elle note que la sainteté de Jean-Baptiste sera en rapport avec la sublimité de sa mission, car « lui-même marchera dans l’esprit et la vertu d’Élie afin de préparer au Seigneur un peuple parfait » : Ipse præibit ante illum in spiritu et virtute Eliæ parare Domino plebem perfectam [88].
Ainsi, tout le fait prévoir, celui qui va naître sera grand devant le Seigneur, et la main de Dieu reposera sur lui : Iste puer magnus coram Domino, nom et manus ejus cum ipso est [89]. Et l’Église, dès maintenant, invite l’univers à célébrer avec joie le bienfait d’une telle naissance : Et multi in nativitate ejus gaudebunt [90].
Mais ce qui fait le plus grand intérêt de ce premier office de la Saint-Jean, c’est qu’il se déroule précisément à l’heure même où le prêtre Zacharie offrait dans le temple de Jérusalem le sacrifice du soir, au coucher du soleil [91]. Lors donc que le pontife accomplit en grande pompe l’encensement de l’autel, il reproduit d’une manière frappante le geste de Zacharie déposant sur les charbons du sanctuaire le parfum précieux, symbole des adorations et des prières du peuple [92]. L’Église profite de ce rapprochement pour rappeler dans l’antienne de Magnificat l’apparition mystérieuse du messager céleste surgissant à droite de l’autel dans la fumée de l’encens : Ingresso Zacharia templum Domini, apparuit ei Gabriel angelus, stans a dextris altaris incensi.
Quant au Magnificat on ne saurait oublier qu’il fut divinement inspiré à la Vierge Marie tandis qu’elle se trouvait auprès de sa cousine Élisabeth et de Jean lui-même encore renfermé dans le sein maternel mais déjà sanctifié par l’action secrète du Verbe fait chair. Notre-Dame songeait très certainement à la naissance prochaine du Précurseur lorsqu’elle prononçait son cantique d’action de grâces et surtout lorsqu’elle rendait témoignage à la fidélité des promesses divines : Suscepit Israël puerum suum recordatus misericordiæ suæ, sicut locutus est ad patres nostros A braham et semini ejus in sæcula. Elle savait bien que la naissance de Jean devait annoncer la naissance du Sauveur, et marquer pour Israël le point de départ d’une ère de grâce et de salut.
L’Église romaine, lorsqu’elle eut introduit le chant des hymnes dans l’office divin, ne manqua pas d’emprunter à la liturgie monastique les strophes célèbres de Paul Diacre dont la mélodie ravissante fait si vivement sentir le charme et la douceur de la Noël d’été [93]. Ici encore le prêtre Zacharie paraît en scène, mais pour nous apprendre que c’est à Jean lui-même d’inspirer notre louange et de nous rendre capables de célébrer dignement la gloire de son nom. A peine osons-nous traduire en français cette hymne jadis si populaire et dont nul n’ignore l’importance dans l’histoire du chant sacré :
Pour que vos serviteurs puissent à pleine voix
chanter vos gestes merveilleuses,
purifiez de la souillure du péché
nos lèvres coupables, ô saint Jean.
Un messager venu du haut du ciel
annonce à votre père que vous naîtrez déjà grand
Il lui révèle votre nom et lui dévoile peu à peu
le cours entier de votre vie.
Lui doutant de la promesse divine
perd soudain l’usage de sa langue.
Mais en naissant vous réparez
le dommage survenu à l’organe de la voix.
Reposant encore dans le berceau secret du sein maternel
Vous aviez senti la présence du Roi en sa couche nuptiale.
C’est donc par les mérites de leur fils
Que vos parents nous découvrirent de tels mystères [94].
Honneur soit au Père et au Fils par lui engendré
et à vous Esprit qui de l’un et de l’autre
êtes toujours égal en puissance, Dieu unique,
dans tout cours des siècles. Amen.
L’Évangile nous dit qu’après avoir achevé son service dans le Temple, Zacharie, devenu muet à cause de son incrédulité, se retira dans sa maison auprès de son épouse. La promesse de l’ange s’accomplit. Élisabeth, conçut le fils des miséricordes divines, puis elle se confina cinq mois durant dans une parfaite solitude comme pour vénérer en elle le fruit de sa miraculeuse conception et rendre grâces à Dieu de l’insigne faveur qui lui était faite. L’Église, elle aussi, après avoir pris connaissance du message angélique, se recueille comme pour méditer les grandeurs de l’enfant dont elle va, dans la nuit, célébrer le joyeux avènement.
LA NUIT DE LA SAINT-JEAN, « LUCERNA ARDENS ET LUCENS ».
Après les fameuses vigiles de Pâques et de Noël il n’y avait pas dans toute l’Église, à Rome et ailleurs, de nuit qui fût plus populaire que celle de la Saint-Jean. C’était pour le peuple chrétien une heureuse occasion de revivre aux premiers jours de l’été les joies si douces et si intimes de la Noël d’hiver. Les princes eux-mêmes se faisaient un devoir de prendre part à l’office des vigiles. Le biographe de Robert le Pieux ne nous montre-t-il pas le dévot roi de France s’unissant avec ferveur, pendant la nuit de la Saint-Jean, à la prière liturgique des moines de Fleury [95] ? Il y avait à Rome pour la Noël d’été, comme pour les plus grandes fêtes de l’année chrétienne « præclarissimæ festivitates », un double office dont le premier commençait au soir du 23 juin et le second, plus important, se célébrait au milieu de la nuit [96]. Nous ne dirons rien ici du premier de ces offices qui disparut dès avant la fin du moyen-âge sans laisser de trace et nous nous occuperons uniquement du second qui, dans ses lignes principales, est encore aujourd’hui ce qu’il était au IXᵉ siècle [97].
Lorsque la nuit, une de ces belles nuits très douces et très pures de l’été romain, avait enveloppé la ville, celle-ci, au lieu de s’endormir comme d’habitude dans un profond silence, semblait s’éveiller à une vie nouvelle. C’était alors que des bandes joyeuses se mettaient à parcourir les places de la cité pour y allumer, au milieu des clameurs et des chants, ces feux dont la flamme pétillante suscitait de toute part un frémissement d’allégresse. Jeux innocents, joies aimables d’un peuple dévot qui, par ces naïves manifestations dont la foi n’était jamais absente, justifiait à merveille la promesse de l’ange : Et multi in nativitate ejus gaudebunt. Quand, au milieu de ces paisibles réjouissances, la cloche annonçait l’office de la nuit, les fidèles, en grand nombre, se rassemblaient dans la spacieuse basilique du Latran pour s’unir à la louange de l’Église et célébrer les merveilles que le Christ lui-même, par la vertu de sa grâce, avait fait s’accomplir en la personne de son Précurseur. Les vigiles se composaient alors comme aujourd’hui de trois nocturnes et l’office était si habilement disposé, nous allons le voir, que le développement des deux premières veilles de la nuit servait de préparation à la troisième qui avait directement pour objet la naissance du Précurseur.
De même que le Christ avait été préfiguré par les plus grands d’entre les justes de l’Ancien Testament, patriarches, rois et prophètes, de même Jean-Baptiste avait été annoncé lui aussi par de très saints personnages dont il reproduisit en sa personne les traits les plus caractéristiques, non par une coïncidence purement fortuite mais en vertu d’une disposition providentielle. C’est ainsi, par exemple, pour nous en tenir aux ressemblances les plus frappantes que Samuel, Élie et Jérémie trouvaient en saint Jean-Baptiste une première réalisation de leur caractère figuratif. Samuel préfigura le Précurseur non seulement parce qu’il naquit d’une femme stérile, comme le fruit de sa prière, mais aussi parce qu’il fut divinement chargé d’introduire en Israël cette royauté politique qui n’était elle-même qu’une image et une préparation du règne de notre Sauveur. L’ange Gabriel a dit de Jean-Baptiste qu’il devait marcher dans la vertu d’Élie et déjà nous avons parlé du lien qui, dans la pensée divine, rattachait le Précurseur au prophète de l’Ancien Testament. Nous avons remarqué que chez l’un et chez l’autre il y avait même austérité, même amour de la solitude et de la contemplation, même zèle jaloux pour tout ce qui touche à la gloire de Dieu [98].
Mais c’est surtout dans le prophète Jérémie que l’Église retrouve le plus volontiers les traits du saint Précurseur, Aussi juge-t-elle convenable de lui faire une large place dans la liturgie du 24 juin. Toute une partie de l’office est remplie de la pensée du prophète dont la voix mystérieuse se fait entendre d’un bout à l’autre du premier nocturne, dans les antiennes et les lectures. Jérémie, qui était lui aussi d’origine sacerdotale, prophétisa Jean-Baptiste par sa propre naissance, car il sortit du sein maternel déjà sanctifié par la grâce divine. Il le préfigura dans tout le reste de sa vie, et plus particulièrement dans le martyre qu’il eut à endurer pour les droits de la justice et de la vérité. Il le représenta en sa propre personne par la gravité de ses traits, la grandeur de son caractère, la noblesse et la simplicité de sa conduite. Il l’annonça jusque dans l’accomplissement de sa mission qui fut d’arracher, détruire, édifier et planter, comme celle de Jean consistera plus tard à aplanir, redresser, combler et préparer les voies du Seigneur. Enfin si Jean-Baptiste devait surpasser tous les prophètes, nous savons bien qu’avant lui, dans l’estime du peuple juif, il n’y eut pas de prophète plus grand que Jérémie. Voilà pourquoi nous croyons entendre le Précurseur rendre témoignage de lui-même dans tout ce passage dont l’Église nous donne lecture à l’office de nuit :
La parole du Seigneur me fut ainsi adressée.
« Avant de te former dans le sein de ta mère, je t’ai connu ;
et avant que tu sortisses de ses flancs, je t’ai sanctifié
et je t’ai établi prophète des nations. »
Et je dis : « Ah, ah, ah, Seigneur mon Dieu, je ne sais pas
parler, car je suis un enfant. »
Et le Seigneur répondit : « Ne dis pas : je suis un enfant,
car tu iras vers tous ceux à qui je t’enverrai,
et tu diras tout ce que je t’ordonnerai.
Ne crains pas de paraître devant eux,
car je suis avec toi pour te délivrer, dit le Seigneur. »
Alors le Seigneur étendit la main, me toucha les lèvres, et me dit :
Voici que j’ai mis mes paroles en ta bouche,
voici que je t’établis eu ce jour sur les nations et les royaumes,
pour que tu arraches et que tu détruises,
pour que tu ruines et que tu disperses,
pour que tu bâtisses et que tu plantes.
Alors, ceins-toi les reins et lève-toi,
Et dis-leur tout ce que je t’ordonnerai de dire.
Ne tremble pas en leur présence
car je te donnerai de ne pas craindre leur visage.
Voici qu’en ce jour je t’établis comme une ville forte,
comme une colonne de fer et une muraille d’airain
sur toute la terre,
pour commander aux rois de Juda, à ses princes,
aux prêtres et aux habitants de la terre.
Ils lutteront contre toi, mais ne l’emporteront pas,
car, dit le Seigneur, moi je suis avec toi pour te délivrer [99].
La deuxième veille de l’office ne commençait à Rome qu’à une heure avancée de la nuit. Extérieurement la basilique du Latran était enveloppée dans d’épaisses ténèbres, mais à l’intérieur des lampes nombreuses et brillantes dissipaient l’obscurité de l’édifice où se poursuivaient les vigiles. Toujours habile à découvrir dans les choses de la nature l’image des réalités invisibles, l’Église n’a pas manqué de reconnaître et dans l’obscurité matérielle la figure des ténèbres qui précédèrent l’avènement du Rédempteur et dans la vive clarté du luminaire le symbole de celui que le Christ appelait une lampe ardente et brillante : Lucerna ardens et lucens [100]. Il semble même que l’Église se soit inspirée de cet ingénieux rapprochement dans le choix du sermon qui, jusqu’à ces dernières années, se lisait encore au second nocturne de l’office. Nous en détachons ce court passage :
« De Jean-Baptiste le saint évangéliste proclame : Il était une lampe ardente (Ille erat lucerna ardens), c’est-à-dire : il brûlait du feu de l’Esprit-Saint, afin de montrer au monde enfoncé dans la nuit de l’ignorance (ignorantiæ nocte possesso) la lumière du salut et afin de le conduire par la clarté de ses propres rayons, au milieu des ténèbres extrêmement épaisses du péché (quasi inter densissimas delictorum tenebras), jusqu’au soleil de justice dans tout l’éclat de sa splendeur (splendidissimum justitiæ solem). C’est pourquoi parlant de lui-même, Jean disait : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert » [101].
Depuis quelques années ce sermon de saint Maxime a fait place dans le bréviaire romain à un autre passage du même auteur [102]. Mais nous avons conservé au second nocturne ce très antique et très beau répons, le plus beau peut-être de tout l’office du 24 juin, où saint Jean-Baptiste apparaît dans la plénitude de son rôle d’illuminateur :
Hic est Præcursor dilectus, et LUCERNA LUCENS ante Dominum :
Ipse enim est Johannes qui viam Domino præparavit in eremo :
Sed et agnum Dei demonstravit et ILLUMINAVIT MENTES HOMINUM.
« Celui-ci est le Précurseur bien-aimé et la lampe qui luit devant le Seigneur :
car c’est bien Jean lui-même qui a préparé la voie au Seigneur dans le désert,
montré du doigt l’Agneau de Dieu, illuminé l’esprit des hommes » [103].
AVANT QUE LE SOLEIL NE PARAISSE : LA NAISSANCE DU PRÉCURSEUR.
L’attente de l’Église s’est prolongée pendant la plus grande partie de l’office nocturne ; elle touche à sa fin lorsque commence la troisième veille de la nuit qui doit se clore par le récit de la naissance du Précurseur. De cette lecture qui, jadis, constituait l’harmonieux couronnement de tout l’office de matines, il ne reste plus aujourd’hui dans le bréviaire romain que les deux phrases initiales du texte sacré suivies comme toujours de cette même formule : et reliqua [104]. Seule la liturgie monastique qui, sur ce point, comme sur bien d’autres, représente plus fidèlement les dispositions de l’office primitif, a conservé la lecture intégrale de l’évangile du jour et elle l’entoure d’une solennité particulière qui met justement en valeur l’objet du mystère célébré par l’Église [105].
L’Église ayant jugé que la dernière phase de la nuit était le moment le plus convenable pour situer liturgiquement la naissance de saint Jean-Baptiste, il était bien à propos de faire entendre le récit de cet événement au terme de l’office des vigiles. Sans doute l’évangile ne donne aucune précision sur l’heure à laquelle le fils d’Élisabeth fut mis au monde, mais, dans le plan divin, il existe un rapport si étroit entre la naissance du Christ et celle de son Précurseur, qu’il paraît tout naturel de supposer que les deux événements se sont accomplis l’un et l’autre au milieu du silence de la nuit. En tout cas, le Sauveur s’étant donné lui-même comme le soleil qui illumine le monde, la tradition a reconnu dans l’étoile du matin, qui annonce le lever du soleil en lui empruntant de son éclat, le symbole gracieux du vrai Lucifer, c’est-à-dire de Jean-Baptiste. Cette comparaison illustrait à merveille la doctrine des Pères, car, d’après eux, si la sainteté de Jean avait brillé d’une si vive lumière, c’était afin que la sainteté du Christ, rien qu’en la surpassant, se fit reconnaître comme la sainteté d’un Dieu [106]. Pour terminer ce qui concerne l’office de nuit, nous remettons sous les yeux du lecteur la page de l’Évangile autour de laquelle se déroule toute la liturgie de la fête. Nous laissons à saint Luc, l’évangéliste de l’enfance, le soin de nous décrire avec le charme qui lui est propre le joyeux mystère de l’avènement du Précurseur :
« Le temps où Élisabeth devait enfanter arriva et elle mit au monde un fils. Ses voisins et ses proches ayant appris que le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde envers elle, l’en félicitaient. Et il arriva qu’au huitième jour on vint pour circoncire l’enfant et on l’appelait Zacharie, du nom de son père. Mais sa mère prenant la parole répondit : Point du tout ; il s’appellera Jean. Ils lui dirent : mais il n’y a personne dans ta famille qui soit appelé de ce nom. Et par signes ils demandaient à son père comment il voulait qu’on le nommât. Lui de réclamer des tablettes et d’écrire : Jean est son nom. Et tout le monde fut dans l’étonnement. Mais au même instant sa bouche s’ouvrit, sa langue se délia, et il parlait en bénissant Dieu. Alors la crainte s’empara de tous les habitants d’alentour, et le bruit de ces merveilles se répandit sur toutes les hauteurs de la Judée. Ceux qui les apprenaient les gardaient en leur cœur et ils disaient : Que pensez-vous que sera cet enfant ? Car la main du Seigneur était avec lui. Et Zacharie son père fut rempli du Saint-Esprit, et il prophétisa disant : Béni soit le Seigneur Dieu d’Israël parce qu’il a visité et racheté son peuple ».
Inutile de rien ajouter à cette page exquise où l’évangéliste nous rapporte non seulement le fait de la nativité, mais les circonstances merveilleuses dont elle fut suivie, et qui en soulignèrent la portée : l’imposition du nom de Jean, la surprise de l’entourage, la guérison du prêtre Zacharie qui ne recouvra l’usage de la voix que pour glorifier le Seigneur dans la manifestation de sa miséricorde.
JOUR D’HONNEUR ET D’ALLÉGRESSE : L’OFFICE MATUTINAL, LE CHANT DU BENEDICTUS.
La nuit du 24 juin est extrêmement courte. C’est à peine si les nombreux fidèles qui ont assisté aux vigiles peuvent jouir d’un peu de repos avant de reprendre le chemin de la basilique pour y prendre part à l’office de Laudes. Car l’Église, qui jamais ne se lasse de chanter son Époux, recommence aux premières heures du jour, incipiente luce, le cours de sa louange que par une discrétion toute maternelle elle a dû suspendre quelques instants afin de ménager les forces des plus zélés de ses enfants. L’office qu’elle célèbre au lever du soleil égale en dignité celui qui se place au moment du crépuscule. Parmi les heures canoniques du jour, laudes et vêpres sont les deux plus anciennes et aussi les plus solennelles. Elles se correspondent par cela même qu’elles sanctifient la journée, l’une à son point de départ, et l’autre à son terme. Pourtant chacun de ces offices revêt une couleur qui lui est particulière. Le caractère propre des laudes provient non seulement de ce qu’elles occupent l’heure la plus favorable à la prière, celle où l’âme se donne à Dieu avec toute sa fraîcheur et un nouvel élan, mais aussi de ce que l’Église a toujours spécialement consacré ce premier office du matin à l’action de grâces et à la louange, comme on le voit par le choix des psaumes dont il se compose et qui justifient son gracieux nom de louange matutinale : laudes matutinæ [107].
Maintenant qu’elle a vu s’accomplir la promesse angélique, l’heure est bien venue pour l’Église de donner libre cours à sa reconnaissance. Avec le chant des laudes ce n’est donc plus seulement la joie contenue et discrète de l’attente telle que nous l’avons vue s’exprimer au début de la solennité, mais la manifestation très libre, très vive, d’une allégresse qui ne demande qu’à s’épanouir et se répandre. Tandis que les antiennes des premières vêpres nous présentaient la naissance de Jean sous la couleur d’un événement futur afin d’exciter dans les âmes un ardent désir de voir apparaître le fruit des miséricordes divines, les antiennes de laudes proclament — et avec quelle émouvante conviction ! — l’extraordinaire grandeur de l’enfant qui vient de naître : Elisabeth Zacharia MAGNUM VIRUM genuit, johannem Baptistam præcursorem Domini, « Élisabeth, épouse de Zacharie, a mis au monde un grand homme, Jean-Baptiste le précurseur du Seigneur » [108].
Magnum virum genuit, que de choses en ces trois petits mots ! Jean, nous dit saint Pierre Chrysologue, était en naissant plus qu’un homme, il égalait les anges : nascitur major homine, par angelis [109]. Comment s’étonner qu’il parût si grand dès le berceau, celui qui, d’après saint Ambroise, ne connut jamais la faiblesse de l’enfance, et qui dans le sein maternel atteignait déjà, par la vertu de la grâce, l’âge parfait de la plénitude du Christ : « Neque enim ullam infantiæ sensit ætatem qui supra naturam, supra ætatem, in utero situs matris a mensura perfectæ coepit ætatis plenitudinis Christi » [110] ? Sans doute au sortir du sein maternel, Jean n’était selon les apparences qu’un tout petit enfant semblable aux autres, mais les prodiges qui avaient entouré sa naissance, le désignaient déjà comme le plus grand parmi les fils de la femme : Inter natos mulierum non surrexit major Johanne-Baptista. C’est le témoignage que plus tard, au cours de sa vie publique, le Christ lui-même rendra à Jean en présence des juifs. Aujourd’hui même, l’Église, épouse du Christ, fait retentir ces paroles jusqu’aux extrémités de l’univers [111]. Quant au nom de Jean qui fut choisi du ciel et divinement imposé au Précurseur, il exhale un tel parfum de douceur et de grâce que l’Église prend plaisir, semble-t-il, à le prononcer dans ses antiennes de laudes avec un accent de vraie tendresse et d’amour : « Elisabeth magnum virum genuit Joannem Baptistam » [112], « Joannes est nomen ejus » [113], « Joannes vocabitur nomen ejus » [114], « non surrexit major, Joanne-Baptiste » [115].
L’usage d’achever les deux plus grandes heures du jour, vêpres et laudes, par un cantique tiré de l’Évangile remonte jusqu’aux origines de l’office romain. Pour compléter le chant des laudes qui exprime en sa majeure partie la louange des créatures au Créateur, l’Église ne pouvait rien faire de mieux, que s’approprier les paroles de Zacharie rendant grâces au Seigneur, sur le ton grave et majestueux des prophètes, d’avoir sauvé son peuple : Benedictus Dominus Deus Israël : quia visitavit et fecit redemptionem plebis suæ. Toutefois en la fête du 24 juin, le cantique de Zacharie se trouve placé dans un cadre liturgique qui en fait singulièrement ressortir et la grandeur et le mystère. La brève antienne qui introduit le texte du Benedictus relève d’un mot le caractère prophétique et l’importance extraordinaire de ce chant sacré : Apertum est os Zacharia et PROPHETAVIT dicens : Benedictus Deus Israël, « La bouche de Zacharie s’ouvrit et il prophétisa en ces termes : Béni soit le Dieu d’Israël ». On croirait entendre la voix de tout l’Ancien Testament, car le père du Précurseur, qui parle sous l’impulsion divine, s’exprime ici comme le dernier des prophètes. Quelles que soient les lumières personnelles de Zacharie, il est infiniment probable que lui-même entrevoit à peine la largeur et la profondeur des paroles qui lui sont suggérées par l’Esprit-Saint.
Sans doute dans sa description de l’œuvre rédemptrice qui est tout à fait conforme au style et au goût des anciens prophètes, le Benedictus garde, selon la juste remarque des exégètes, une saveur juive très prononcée. Il n’en est pas moins vrai que le cantique de Zacharie, au fur et à mesure qu’il se développe et qu’il repasse sur les lèvres de l’Église, exprime une pensée de plus en plus profondément chrétienne. Et quand le prophète en vient à saluer l’heure prochaine où Israël, affranchi de toute crainte, pourra servir le Seigneur in justitia et veritate, en sa présence et pour toujours, comment ne songerait-on pas à cette adoration en esprit et en vérité qui est « la fin suprême des choses révélées par le Seigneur à la Samaritaine » [116] ? Mais là où le chant du Benedictus atteint le plus haut point du sublime et du pathétique, c’est lorsque, se tournant avec tendresse et piété vers le fils qui vient de naître, Zacharie lui adresse cette touchante apostrophe qui répare magnifiquement la courte défaillance de sa foi :
« Et toi, petit enfant, tu t’appelleras Prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses voies, pour donner à son peuple la connaissance du salut dans la rémission des péchés. »
Ce serait méconnaître la portée de ces paroles, que de les entendre comme si elles concernaient exclusivement l’avenir immédiat du Précurseur, c’est-à-dire sa mission historique auprès du peuple juif. Ce n’est pas ainsi que l’Église interprète le passage du cantique qui vise saint Jean-Baptiste. Elle y voit, quant à elle, l’annonce d’une mission qui se poursuivra jusqu’à la fin des siècles. Car aussi longtemps que le corps mystique du Christ n’aura pas atteint sa plénitude, Jean continuera d’exercer auprès des âmes sa fonction de Précurseur. Toujours il marchera devant le Verbe pour lui préparer les voies et donner à son peuple la science du salut [117]. Telle est la pensée sur laquelle repose la dévotion catholique envers saint Jean-Baptiste. Elle inspirait au poète cette prière confiante que nous détachons de l’hymne de laudes :
Maintenant par la vertu de vos féconds mérites,
brisez les durs rochers de nos cœurs,
aplanissez le chemin raboteux,
redressez les sentiers qui s’infléchissent.
Afin que le doux Créateur et Rédempteur du monde,
voyant nos âmes purifiées de toute souillure du péché,
daigne, comme il convient, à sa venue,
y poser ses pieds bienheureux.

LA MESSE DU JOUR : JEAN TÉMOIN DE LA LUMIÈRE.
Lorsqu’à l’heure habituelle de tierce on se réunissait pour la célébration de la messe du jour dans la basilique du Latran, celle-ci se présentait à la vue des fidèles dans tout l’éclat de sa gloire. Sa décoration somptueuse, sa mosaïque triomphale, ses marbres précieux et les merveilles de toute sorte, dont se parait le sanctuaire, baignaient dans cette chaude lumière qui rehausse de sa splendeur le faste des solennités romaines. A deux reprises déjà l’Église avait offert le sacrifice en l’honneur du bienheureux Jean-Baptiste : une première fois, la veille au soir, et une deuxième fois sur la fin de la nuit, à l’issue des vigiles. Mais elle se réservait d’environner la troisième messe, celle du jour, de toute la solennité qui convient à la plus auguste fonction d’une grande fête liturgique. L’Église voulait que la messe du jour fût comme le témoignage suprême de sa reconnaissance envers Dieu, auteur de toutes les merveilles réalisées dans le plus grand des saints, et comme l’expression la plus parfaite de son culte envers le Précurseur. Quant au peuple chrétien, il s’acquittait avec joie de l’obligation qui s’imposait à lui de s’unir au sacrifice par sa présence, et même il y participait directement par des dons en nature plus généreux que de coutume. Rien ne fait mieux ressortir le caractère propre de la messe du jour et la place qu’elle occupe dans l’économie de la fête que cette belle secrète où nous admirons la plénitude et la sobriété des plus pures formules romaines :
Seigneur, sur vos autels nous accumulons les offrandes afin de célébrer par de justes honneurs la naissance de celui qui prophétisa l’avènement du Sauveur du monde, et le montra présent eu la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ votre Fils qui vit et règne avec vous en l’unité du Saint-Esprit.
L’Église souligne ici la surabondance des dons accumulés sur l’autel : tua muneribus altaria CUMULAMUS, parce que cette profusion d’offrandes témoigne non seulement du grand nombre de fidèles qui assistent au sacrifice du jour mais aussi de leur généreux empressement à glorifier le Précurseur et à lui rendre dans sa naissance ces justes hommages : honore DEBITO celebrantes, auxquels il a droit en sa double qualité de prophète et de témoin : qui Salvatorem mundi et CECINIT ADFUTURUM, et ADESSE MONSTRAVIT.
Si dans la première partie de la solennité, la messe de vigile et l’office de nuit, l’Église s’est arrêtée plus longtemps, peut-être, à la première fonction de Jean, celle de précurseur, elle se montre plus attentive dans la messe du jour à le glorifier en tant que témoin universel du Verbe fait chair. Nous pensons pour notre part, que parmi les textes liturgiques de la Noël d’été il n’y en a pas de plus intéressant que celui qui sert d’épître à la troisième messe de la fête. C’est bien avec le dessein d’attirer l’attention des fidèles sur ce texte prophétique que déjà dans l’introït l’Église nous en fait goûter la mystérieuse saveur. La lecture en question est tirée d’Isaïe, mais, chose surprenante, ce que dit ici le prophète concerne directement le Christ lui-même et non pas le Précurseur : « L’application qu’en fait l’Église à saint Jean-Baptiste nous montre, une fois de plus, l’étroite union du Christ et de son Précurseur dans l’œuvre de la Rédemption » [118]. Il faut ajouter que cette application se fonde très justement sur la similitude frappante qui existe à plus d’un égard entre la carrière du maître et celle du serviteur.
L’Église fait usage du texte prophétique avec sa liberté habituelle. Au lieu de le reproduire en son intégrité, elle a choisi les versets qui mettent le mieux en lumière la pensée qui l’anime [119]. Ainsi allégé et disposé en vue de la lecture liturgique, le passage d’Isaïe se divise d’une manière assez nette en deux parties à peu près égales mais solidement reliées l’une à l’autre. Dans la première qui s’achève sur ces mots : quia in te gloriabor, le prophète rappelle en termes délicats avec quel soin jaloux Dieu lui-même a préparé le Messie à sa mission rédemptrice. La seconde partie, depuis : Et nunc dicit Dominus, décrit l’œuvre réalisée par le Christ portant le salut jusqu’aux extrémités de la terre. Voici d’abord ce qui concerne les préparations divines :
« Écoutez, îles ; et vous peuples lointains, soyez attentifs : le Seigneur m’a appelé dès le sein maternel, dès le ventre de ma mère il s’est souvenu de mon nom. Il a rendu ma langue semblable à un glaive acéré ; il m’a protégé sous l’ombre de sa main, il a fait de moi comme une flèche choisie, et il m’a caché dans son carquois. Puis il m’a dit : Tu es mon serviteur, Israël, et je me glorifierai en toi ».
Ce texte admirable que le prophète met directement sur les lèvres de l’Emmanuel, l’Église le place ici dans la bouche de son Précurseur. C’est donc bien Jean lui-même qui en ce présent jour s’adresse à toutes les nations de la terre pour leur raconter les soins jaloux dont il a été l’objet de la part du Seigneur : Audite insulæ et attendite populi de longe. Bien avant d’être conçu dans le sein de sa mère Jean a été choisi par Dieu afin de remplir la mission la plus haute qui ait jamais été confiée à un mortel : Dominus ab utero vocavit me, de ventre matris meæ recordatus est nominis mei. Sanctifié avant que de naître, Jean reposait encore dans le ventre maternel, tandis que l’action douce et prolongée du Verbe fait chair le fortifiait et le préparait aux luttes futures, comme le dit si gracieusement saint Ambroise en expliquant le mystère de la Visitation : « Ungebatur itaque, et quasi bonus athleta exercebatur in utero matris propheta : amplissimo enim virtus ejus certamini parabatur » [120]. Pendant son enfance, Dieu continua de le protéger à l’ombre de sa main puissante : in umbra MANUS SUÆ protexit me, car l’évangéliste nous dit que « la main du Seigneur était sur lui : Etenim MANUS DOMINI erat cum illo [121]. Dans la retraite du désert, où il séjourna de longues années « s’enrichissant de la plénitude du Verbe » selon la magnifique expression de Bossuet, Jean ne cessa de croître sous le regard de Dieu : confortabatur spiritu [122]. Il y devint cette flèche choisie que le Seigneur conserva jalousement dans le secret, jusqu’au jour où il lui plut de l’employer pour la manifestation de sa gloire : Et posuit me sicut sagittam electam : in pharetra sua abscondit me. Enfin l’heure arriva où Jean fut investi de sa divine mission. C’est alors qu’il entendit ces paroles : Servus meus es tu, Israël, quia in te gloriabor, « Tu es mon serviteur, ô Israël, c’est en toi que je me glorifierai ».
La dernière partie de l’épître nous montre le Christ réalisant le salut du monde :
« Et maintenant le Seigneur qui m’a formé dans le sein de ma mère, me dit : Voici que je t’ai établi pour être la lumière des nations et afin que tu sois mon salut jusqu’aux extrémités de la terre [123]. Les rois le considéreront et les princes se lèveront devant toi, à cause du Seigneur et Saint d’Israël qui t’a choisi. »
C’est ici surtout que l’application du texte prophétique à la personne de Jean-Baptiste pourrait sembler d’une hardiesse presque déconcertante. Pourtant rien n’est plus conforme à tout ce que l’Écriture nous révèle sur le lien qui, dans la pensée divine, unit si étroitement le Christ et son Précurseur. Sans doute Jean n’est pas la lumière : Non erat ille lux, mais il fut envoyé par Dieu pour servir de témoin à celui qui est la vraie lumière : Hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de lumine. Il faut donc que partout et toujours Jean se trouve là où doit pénétrer le Verbe de Dieu, afin de lui rendre ce témoignage nécessaire sur lequel repose la foi de tous. C’est encore l’évangéliste qui le déclare expressément : Jean est venu rendre témoignage à la lumière afin que tous crussent par lui : Ut OMNES crederent per illum. Comme le disait Bourdaloue : « Notre foi en Jésus-Christ est donc originairement fondée sur le témoignage de ce grand saint, puisqu’en effet, c’est par lui que nous avons cru, par lui que la voie du salut nous a été premièrement révélée, en un mot par lui que nous sommes chrétiens » [124].
Dieu n’aurait pas si étroitement rapproché le Christ et son précurseur dans l’œuvre du salut, s’il n’avait eu pour dessein de les unir de très près, dans la gloire du ciel. Il convenait donc que Jean reçût lui aussi l’hommage des princes et des rois : Reges videbunt et consurgent principes. Et, comme de juste, cet hommage remontera jusqu’à celui qui est l’auteur de toute sainteté au ciel et sur la terre : Et adorabunt propter Dominum et Sanctum Israël qui elegit te. La prophétie, sur ce point, comme sur les autres, s’est parfaitement réalisée. Jean fut de la part des princes et des peuples, surtout dans les siècles de foi, l’objet d’une extraordinaire vénération. L’Église, qui n’a jamais rien épargné pour rehausser la gloire du Précurseur, a voulu que le jour de sa naissance comptât parmi les plus grands anniversaires du cycle liturgique. Jusqu’à la fin des temps, la Noël d’été méritera ce titre de dies honorabilis « jour d’honneur » qui lui est décerné par l’Église elle-même dans la collecte de la fête.
Au séjour des élus, où il jouit de la plénitude de sa puissance, Jean-Baptiste continue d’exercer sa mission de Précurseur, non plus comme autrefois vis-à-vis d’un peuple isolé et dans les limites de son activité terrestre, mais vis-à-vis de tout l’univers et par la vertu d’une intercession particulièrement agissante sur le cœur du Christ.
L’Église compte précisément sur l’influence décisive du Précurseur pour obtenir de Dieu les grâces qu’elle sollicite dans la collecte du jour :
O Dieu qui nous avez tendu ce présent jour honorable par la naissance du bienheureux Jean, donnez à vos peuples la grâce des joies spirituelles, et conduisez les âmes de tous les fidèles dans la voie du salut éternel.
Des deux demandes que contient cette oraison, la première, plus immédiate et plus actuelle, se rattache directement au mystère du jour, la nativité de Jean : da populis tuis spiritualium gratiam gaudiorum ; la seconde, se rapporte d’une manière plus générale à la mission du Précurseur : omnium fidelium mentes dirige in viam salutis æternæ. Mais chacune de ces demandes nous permet de mesurer toute l’influence conquise par saint Jean depuis qu’il est au ciel. Autrefois, sur la terre, Jean amenait jusqu’au Sauveur un petit nombre de juifs privilégiés ; maintenant c’est lui qui, par son enseignement, ses mérites et sa prière, dirige sur la voie du salut les âmes de tous les fidèles : OMNIUM fidelium mentes. Lorsqu’il parut en ce monde, Jean fit tressaillir d’allégresse un petit cercle de parents et de voisins ; maintenant qu’il est au ciel, chaque fois que la liturgie célèbre le mystère de sa naissance, il répand à profusion sur toute la terre, populis tuis, les joies les plus élevées de l’Esprit : spiritualium gratiam gaudiorum, afin que soit pleinement réalisée la promesse divine : Et multi in nativitate ejus gaudebunt, « Et le grand nombre se réjouira de sa naissance ».
La joie spirituelle étant le fruit le plus précieux de la Nativité du Précurseur, l’Église, une fois de plus, en sollicite l’effusion abondante dans la prière sur laquelle s’achève le sacrifice. La postcommunion résume sous une forme concise et élégante une pensée riche de lumière :
O Dieu, que votre Église s’abreuve de joie en la naissance (generatione) du bienheureux Jean-Baptiste, par qui elle a connu l’auteur de sa renaissance (regenerationis auctorem), Notre-Seigneur Jésus-Christ votre Fils.
Cette prière contient une délicate allusion au premier témoignage que Jean rendit au Sauveur, lorsqu’il le sanctifia dans le sein de sa mère. A l’instant même où il fut justifié par la vertu du Verbe, Jean reconnut en lui l’auteur de la vie et il le manifesta par un tressaillement de joie : Exsultavit in GAUDIO infans in utero meo [125]. Comme le dit une antique préface romaine : « Jean était encore caché dans les entrailles de sa mère qu’il annonçait le Fils unique de Dieu par son tressaillement prophétique » : Maternis visceribus latens et Unigenitum Dei præscia exsultatione prænuntians [126]. Cette joie divine dont il fut rempli dans le sein maternel Jean l’apporta avec lui en ce monde et la répandit autour de lui par sa naissance. Et puisque le Christ vient à nous sous le voile des espèces eucharistiques, l’Église désire qu’il se produise dans nos cœurs quelque chose de semblable à ce qui s’est passé dans l’âme du Précurseur au moment de sa justification. De là cette prière finale où elle demande à Dieu d’éprouver par la vertu du précieux sang, cette joyeuse ivresse de l’esprit, qui est pour elle le signe certain de la présence invisible du Christ Jésus son royal Époux : Sumat Ecclesia tua, Deus, beati Johannis Baptistæ generatione lætitiam [127].
LES DERNIERS REFLETS DE LA NOËL D’ÉTÉ : LES SECONDES VÊPRES ET LA STATION AUX FONTS BAPTISMAUX.
La Synagogue, dont la coutume était de compter les jours du soir jusqu’au soir : a vespere ad vesperam, a transmis cet usage, consacré par Dieu lui-même, à l’Église, son héritière légitime. C’est pourquoi le jour liturgique commence la veille au soir et se termine régulièrement vingt-quatre heures plus tard avec le coucher du soleil. A l’origine, comme l’office de vêpres se chantait toujours à la tombée de la nuit, aucune fête, sauf celle de Pâques, ne comportait dans son développement liturgique la célébration de ce qu’on appelle aujourd’hui les secondes vêpres. Bientôt cependant quelques rares fêtes furent assimilées sur ce point au jour de Pâques, et parmi elles la Nativité du Précurseur dont les secondes vêpres existaient déjà, semble-t-il, à l’époque de saint Grégoire le Grand [128]. Sans doute ces secondes vêpres n’avaient pas autant d’importance que les premières, mais elles ne manquaient pas non plus d’intérêt, car elles se terminaient elles-mêmes par une station solennelle au baptistère du Latran, qui rappelait de bien près celle du soir de Pâques.
A défaut de toute donnée précise sur l’organisation primitive de ces secondes vêpres, nous sommes en droit de supposer qu’on les célébrait au IXᵉ siècle, comme de nos jours, et qu’on y faisait usage des antiennes de Laudes. Dé cette dernière partie de l’office du 24 juin le texte le plus intéressant est bien sans contredit la belle antienne de Magnificat. L’Église ne pouvait rien choisir de mieux pour clore la solennité du Précurseur que la parole célèbre du Christ Jésus rendant lui-même témoignage à Jean-Baptiste, et proclamant à la face du peuple juif la grandeur incomparable de son propre témoin. Un jour, peu de temps avant le martyre du Précurseur, Jésus dit aux foules qui l’entouraient : « Pourquoi donc êtes-vous allés au désert ? Pour y voir un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète, car c’est celui dont il est écrit : Voici que j’envoie devant toi mon messager qui te préparera ta voie. Je vous le dis en vérité, parmi les enfants des femmes il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean-Baptiste » [129]. L’Église s’empare ici de la parole de son divin Époux, et pour donner à ce témoignage suprême tout le relief qui lui convient elle le présente comme il suit :
Puer qui natus est nobis plus quam propheta est : hic est enim de quo Salvator ait : INTER NATOS MULIERUM NON SURREXIT MAJOR JOANNE BAPTISTA.
« L’enfant qui nous est né est plus qu’un prophète ; cal c’est de lui que le Sauveur a dit : Parmi les enfants des femmes, il n’en a pas paru de plus grand que Jean-Baptiste ».
Il est clair que cette antienne nous invite à ne voir dans la naissance de Jean que le prélude de la Nativité du Sauveur. On le remarque de suite à la phrase initiale de l’antienne dont la mélodie elle-même nous rappelle très délicatement le ravissant introït de la messe du jour de Noël : Puer qui natus est nobis. Notons ce tout petit mot : nobis qui fait si bien entendre que l’action du Précurseur devait un jour rayonner jusqu’aux extrémités de l’univers : Hic venit... ut OMNES crederent per illum. Admirons ensuite comment l’Église s’autorise de la parole du Sauveur pour redire après lui, et avec quelle douce conviction : Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptista. A ce divin témoignage l’Église n’apporte aucune restriction. Elle l’entend ici comme l’ont entendu les saints Pères et notamment saint Augustin qui disait à propos de la parole du Sauveur « Si nous comparons Jean aux autres hommes il les surpasse tous, n’étant surpassé lui-même que par l’Homme-Dieu » : Si comparetur hominibus Joannes, omnes superat ille homo, non eum vincit nisi Deus homo [130] ; et encore « Jean était si grand parmi les hommes que Dieu seul était plus grand que lui » : Tam magnus autem erat homo ut quidquid plus illo esset, Deus esset [131]. C’est précisément parce que Jean-Baptiste naquit le plus grand des hommes, que sa naissance merveilleuse annonça et prépara la naissance virginale de l’Homme-Dieu.
Les vêpres du 24 juin s’achevaient comme celles de Pâques par une station solennelle au baptistère du Latran. Le jour de Pâques il y avait même une triple station. La première se faisait devant les fonts baptismaux, la seconde à l’oratoire de saint Jean, et la troisième à l’oratoire de la croix [132]. En chacune de ces stations on chantait un psaume, un répons et le Magnificat suivi d’une collecte. Il est fort probable que les choses se passaient ainsi en la fête de saint Jean [133]. Ce qui nous le fait croire c’est que les anciens sacramentaires donnent pour les vêpres du 24 juin une série d’oraisons qui devaient se réciter « ad fontes », c’est-à-dire auprès de la piscine baptismale. Ces oraisons faisaient très heureusement ressortir la part qui revient au Précurseur dans l’œuvre de notre régénération. En voici une qui mérite d’être citée, comme mettant bien en valeur le rôle de saint Jean :
Omnipotens et misericors Deus, qui beatum Baptistam Joannem tua providentia destinasti, ut perfectam plebem Christo Domino præpararet : da, quæsumus, ut familia tua hujus intercessione præconis, et a peccatis omnibus exuatur, et ad eum quem prophetavit, pervenire mereatur.
« O Dieu tout-puissant et miséricordieux, vous qui avez providentiellement réservé au bienheureux Jean-Baptiste le soin de préparer au Christ Notre-Seigneur un peuple parfait, faites, nous vous en prions, que par l’intercession de ce héraut, votre famille se dépouille de tous ses péchés et mérite de rejoindre celui qu’il a prophétisé » [134].

Office du jour
Office du jour
Office

AUX PREMIÈRES VÊPRES. avant 1960
Ant.au Magnificat Celui-ci est Jean, * qui se reposa pendant la cène sur la poitrine du Seigneur : bienheureux Apôtre, à qui furent révélés de célestes secrets !
V/. Le bienheureux Jean est digne d’un grand honneur.
R/. Lui qui reposa, pendant la cène, sur la poitrine du Seigneur.
A MATINES.
Au premier nocturne.
Commencement de la première Épître de l’Apôtre S. Jean. Cap. 1, 1-10 ; 2, 1-5.
Première leçon. Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et touché par nos mains, du Verbe de la vie (car la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, nous l’attestons, et nous vous l’annonçons, cette vie éternelle qui était dans le Père et nous est apparue) ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous entriez vous-mêmes en société avec nous ; et que notre société soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. Et nous vous écrivons ceci, afin que vous vous réjouissiez, et que votre joie soit complète. Or ce que nous vous annonçons, après l’avoir entendu de lui, c’est que Dieu est lumière, et qu’il n’y a point en lui de ténèbres.
R/. Il est vraiment digne d’un grand honneur le bienheureux Jean qui, durant la cène, reposa sur la poitrine du Seigneur : * Disciple vierge auquel le Christ, sur la croix, recommanda sa Mère vierge. V/. Vierge, il fut choisi par le Seigneur, et entre les autres disciples, il fut le plus aimé [1]. * Disciple.
Deuxième leçon. Si nous disons que nous sommes en société avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne suivons pas la vérité. Mais si nous marchons dans la lumière, comme lui-même est dans la lumière, nous sommes ensemble dans la même société, et le sang de Jésus-Christ, son Fils, nous purifie de tout péché. Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous. Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous remettre nos péchés et pour nous purifier de toute iniquité. Si nous disons que nous n’avons point péché, nous le faisons menteur [2], et sa parole n’est point en nous.
R/. C’est ce même disciple qui rend témoignage de ces choses, et qui les a écrites : * Et nous savons que son témoignage est vrai. V/. Il a puisé les eaux vives de l’Évangile à la source sacrée du cœur du Seigneur. * Et.
Troisième leçon. Mes petits enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez point. Cependant, si quelqu’un pèche, nous avons pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ le Juste2. Et il est lui-même propitiation pour nos péchés ; non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux de tout le monde. Or, ce qui nous assure que nous le connaissons, c’est si nous gardons ses commandements. Celui qui dit le connaître et ne garde pas ses commandements est un menteur, et la vérité n’est pas en lui. Mais celui qui garde sa parole a vraiment en lui l’amour parfait de Dieu.
R/. Celui-ci est le très heureux Jean, Évangéliste et Apôtre, * Qui a mérité d’être honoré plus que les autres par le Seigneur, du privilège d’un amour particulier. V/. C’est ce disciple que Jésus aimait, et qui, pendant la cène, reposa sur sa poitrine. * Qui. Gloire au Père. * Qui.
Au deuxième nocturne.
Du livre de saint Jérôme, Prêtre : des Écrivains Ecclésiastiques.
Quatrième leçon. Jean, l’Apôtre bien-aimé de Jésus, fils de Zébédée et frère de l’Apôtre Jacques, qu’Hérode fit décapiter après la passion du Seigneur, entreprit le dernier d’écrire l’Évangile. Il le fit à la demande des évêques d’Asie, pour combattre Cérinthe et les autres hérétiques, et surtout la doctrine commençant alors à surgir des Ébionites, qui prétendent que le Christ n’a pas existé avant Marie. Cela le détermina à nous faire connaître sa génération divine.
R/. Celui qui aura vaincu, j’en ferai, dit le Seigneur, une colonne de mon temple. * Et j’écrirai sur lui mon nom, et le nom de la nouvelle cité, Jérusalem. V/. Au vainqueur je donnerai à manger du fruit de l’arbre de vie, qui est dans le paradis de mon Dieu. * Et.
Cinquième leçon. La quatorzième année de Domitien, dans la persécution excitée par ce prince, la seconde après celle de Néron, saint Jean fut relégué dans l’île de Pathmos, où il composa l’Apocalypse, qui fut interprétée par saint Justin, martyr, et saint Irénée. Après la mort de Domitien, le sénat s’empressa d’annuler les actes de ce prince, marqués au coin d’une trop grande cruauté. Aussi, sous Nerva, saint Jean put-il revenir à Éphèse, et y demeurer jusqu’au règne de Trajan. Il fonda et gouverna toutes les Églises de l’Asie [3] ; enfin, accablé de vieillesse, il mourut soixante-huit ans après la passion du Sauveur et il fut enseveli dans la même ville d’Éphèse.
R/. Jésus l’aimait, car le privilège spécial de la chasteté l’avait rendu digne d’un plus grand amour : * Élu vierge par le Christ, il demeura toujours vierge. V/. Enfin, Jésus, au moment de mourir sur la croix recommanda sa mère vierge à ce disciple vierge. * Élu.
Des Commentaires du même Saint sur l’Épître aux Galates.
Sixième leçon. Saint Jean l’Évangéliste demeura à Éphèse jusqu’à sa dernière vieillesse. Comme il pouvait à peine être porté à l’église par les disciples, et qu’il lui était impossible de leur faire un discours suivi, il ne leur adressait à chaque réunion que ces mots : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. Enfin ses disciples et les fidèles présents, fatigués d’entendre toujours la même chose, lui dirent : Maître, pourquoi donc nous faire toujours cette recommandation ? Alors il leur fit cette réponse digne de Jean : Parce que c’est le précepte du Seigneur ; et si vous accomplissez ce seul commandement, cela suffit.
R/. Au milieu de l’Église, il a ouvert sa bouche : * Et le Seigneur l’a rempli de l’esprit de sagesse et d’intelligence. V/. Il amassera un trésor de joie et d’exultation sur lui. * Et. Gloire au Père. * Et.
Au troisième nocturne.
Lecture du saint Évangile selon saint Jean.
En ce temps-là : Jésus dit à Pierre : "Suis-moi". Pierre, s’étant retourné, vit venir derrière lui, le disciple que Jésus aimait. Et le reste.
Homélie de saint Augustin, évêque.
Septième leçon. L’Église sait qu’il existe deux vies, parce que Dieu lui en a parlé et les lui a fait connaître : l’une qui consiste dans la foi, l’autre dans la vue ; l’une qui s’écoule en ce pèlerinage temporaire, l’autre qui demeurera pendant l’éternité : l’une qui se passe dans la peine et l’effort, l’autre où l’on se reposera ; l’une qui est propre à notre voyage ici-bas, l’autre dont on jouira dans la patrie ; l’une occupée par le travail, l’autre récompensée parla contemplation de Dieu. Dan ? l’une on évite le mal et on fait le bien ; dans l’autre il n’y a aucun mal à éviter et l’on jouit d’un bonheur sans limites : l’une nous donne de lutter contre l’ennemi, l’autre de régner sans rencontrer d’adversaire.
R/. En ce jour-là, je me chargerai de toi comme de mon serviteur, et je te poserai comme un sceau devant moi : * Car moi, je t’ai choisi, dit le Seigneur. V/. Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. * Car.
Huitième leçon. Dans l’une, on vient au secours des indigents ; dans le séjour de l’autre, on ne trouve aucun infortuné ; ici, l’on pardonne au prochain ses péchés, afin d’obtenir de l’indulgence pour les siens ; là, on ne souffre de rien qui soit à pardonner, on ne fait rien qui exige l’indulgence d’autrui. Dans l’une, on est accablé de maux, pour que la prospérité n’engendre point l’orgueil ; dans l’autre, on est comblé d’une telle abondance de grâces qu’on est à l’abri de tout mal, et qu’on s’attache au souverain bien, sans éprouver la moindre tentation d’orgueil.
R/. Celui-ci est Jean, qui se reposa sur la poitrine du Seigneur, durant la cène : * Heureux Apôtre, à qui furent révélés des secrets célestes ! V/. Il a puisé les eaux vives de l’Évangile à la source sacrée du cœur du Seigneur. * Heureux. Gloire au Père. * Heureux.
Neuvième leçon. L’une est donc bonne, mais encore pleine de misères : l’autre est meilleure et bienheureuse. La première a été signifiée par l’Apôtre Pierre, la seconde par Jean. L’une s’écoule tout entière ici-bas, elle s’étendra jusqu’à la fin des temps et y trouvera son terme ; l’autre ne recevra sa perfection qu’à la consommation des siècles, mais dans le siècle futur, elle n’aura pas de fin ; aussi dit-on à celui-ci :« Suis-moi » ; mais de l’autre : « Si je veux qu’il demeure ainsi jusqu’à ce que je vienne ; que t’importe ? suis-moi. » Que veulent dire ces paroles ? Autant que j’en puis juger, quel sens peuvent-elles avoir si ce n’est celui-ci : Suis-moi en m’imitant, en supportant comme moi les épreuves de la vie ; pour lui, qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne donner les biens éternels.
A LAUDES
Ant. 1 Il est vraiment digne d’honneur *, le bienheureux Jean, qui se reposa durant la cène sur la poitrine du Seigneur.
Ant. 2 C’est ce même disciple * qui rend témoignage de ces choses, et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai.
Ant. 3 Celui-ci est mon disciple * : je veux qu’il demeure ainsi jusqu’à ce que je vienne [4].
Ant. 4 Il y en a quelques-uns ici présents *, qui ne goûteront pas de la mort jusqu’à ce qu’ils voient le Fils de l’homme dans son royaume [5].
Ant. 5 Voici mon serviteur * choisi, que j’ai élu ; j’ai répandu mon esprit sur lui.
Capitule. Celui qui craint Dieu fera le bien, et celui qui garde la justice possédera la sagesse ; et elle viendra au-devant de lui comme une mère honorée.
V/. C’est ce même disciple qui rend témoignage de ces choses.
R/. Et nous savons que ;on témoignage est vrai.
Ant. au Bénédictus Celui-ci est Jean *, qui se reposa durant "a cène sur la poitrine du Seigneur : heureux Apôtre à qui furent révélés des secrets célestes !
AUX DEUXIÈMES VÊPRES.
Ant. au Magnificat Le bruit courut * parmi les frères que ce disciple ne mourrait point. Cependant, Jésus n’avait pas dit : II ne mourra point ; mais : Je veux qu’il demeure ainsi, jusqu’à ce que je vienne.
Saint Jean, Apôtre et Évangeliste, Station à Sᵗᵉ-Marie-Majeure
S. Ioannis Ap. et Ev. · Statio ad S. Mariam maiorem
Et fit commemoratio Octavæ Nativitatis · Commémoraison de l’Octave de la Nativité
Credo, ratione Octavæ Nativitatis. · Credo, à cause de l’Octave de la Nativité.
Pro Octava Nativitatis. Secreta. · Commémoraison de l’Octave de la Nativité. Secrète.
¶ Infra actionem : Communicántes et diem sacratíssimum celebrántes. · ¶ Pendant le canon : Unis dans une même communion et célébrant le jour très saint [*].
Pro Octava Nativitatis. Postcommunio. · Commémoraison de l’Octave de la Nativité. Postcommunion.
¶ Infra Octavam S. Ioannis nihil fit de ea ; sed si die 2 ianuarii celebretur Missa votiva de eodem S. Ioanna, in ea dicitur Glória in excélsis, et omittiturCredo. · ¶ Pendant l’Octave de St Jean, on ne fait rien de lui ; mais si le 2 janvier, on célèbre une Messe votive du même St Jean, on y dit le Glória in excélsis, et on omet le Credo.
Ses oraisons ne sont pas encore disponibles.