Mardi Saint
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Dom Guéranger, l’Année Liturgique
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
Cette journée voit encore Jésus se diriger dès le matin vers Jérusalem. Il veut se rendre au Temple, et y confirmer ses derniers enseignements. Mais il est aisé de voir que le dénouement de sa mission est au moment d’éclater. Lui-même, aujourd’hui, a dit à ses disciples : « Vous savez que c’est dans deux jours que l’on fera la Pâque, et que le Fils de l’homme sera livré pour être crucifié [19]. »
Sur la route de Béthanie à Jérusalem, les disciples qui marchent en la compagnie de leur maître sont frappés d’étonnement à la vue du figuier que Jésus avait maudit le jour précédent. Il était desséché, comme un bois mort, des racines au sommet. Pierre alors s’adressant à Jésus : « Maître, lui dit-il, voici le figuier que vous avez maudit ; voyez comme il s’est desséché. » Jésus, profitant de l’occasion pour nous apprendre à tous que la nature physique est subordonnée à l’élément spirituel, quand celui-ci se tient uni à Dieu par la foi, leur dit : « Ayez foi en Dieu. Je vous le dis : celui qui dira à cette montagne : Ôte-toi, et va te jeter dans la mer ; s’il n’hésite pas dans son cœur, mais s’il croit fermement à l’accomplissement de ce qu’il vient de dire, celui-là verra l’effet de sa parole. Quand vous demandez, une chose dans la prière, croyez que vous l’obtiendrez, et il en sera ainsi [20]. »
Continuant la route, bientôt on entre dans la ville, et à peine Jésus est-il arrivé dans le Temple, que les princes des prêtres, les scribes et les anciens l’accostent et lui disent : « Par quelle autorité faites-vous ce que vous faites ? Qui vous a donné ce pouvoir ? [21] » On peut voir dans le saint Évangile la réponse de Jésus, ainsi que les divers enseignements qu’il donna en cette rencontre. Nous ne faisons qu’indiquer d’une manière générale l’emploi des dernières heures de la vie mortelle du Rédempteur ; la méditation du livre sacré suppléera à ce que nous ne disons pas.
Comme les jours précédents, Jésus sort de la ville vers le soir, et franchissant la montagne des Oliviers, il se retire à Béthanie, auprès de sa mère et de ses amis fidèles.
L’Église lit aujourd’hui, à la Messe, le récit de la Passion selon saint Marc. Dans l’ordre des temps, l’Évangile de saint Marc fut écrit après celui de saint Matthieu : c’est la raison pour laquelle cette Passion vient au second rang. Elle est plus courte que celle de saint Matthieu, dont elle semble le plus souvent l’abrégé ; mais on y trouve certains détails qui sont propres à cet Évangéliste, et attestent les remarques d’un témoin oculaire. On sait que saint Marc était disciple de saint Pierre, et que ce fut sous les yeux du Prince des Apôtres qu’il écrivit son Évangile.
A Rome, la Station est aujourd’hui dans l’Église de Sainte-Prisque, qui fut la maison où habitèrent les deux époux Aquila et Prisca, auxquels saint Paul envoie ses salutations dans son Épître aux Romains. Plus tard, au IIIᵉ siècle, le Pape saint Eutychien y transporta, à cause de la similitude du nom, le corps de sainte Prisque, vierge romaine et martyre.
A LA MESSE.
Dans trois jours la Croix s’élèvera sur la montagne sainte, portant sur ses bras l’auteur de notre salut. Aujourd’hui l’Église, dans l’Introït, nous avertit par avance de saluer ce trophée de notre victoire, et de nous glorifier en lui.
Dans la Collecte, l’Église demande que les saints anniversaires de la Passion du Sauveur soient pour nous une source de pardon ; et qu’ils ne se terminent pas sans que nous soyons pleinement réconciliés avec la justice divine.
C’est encore une fois Jérémie qui nous fait entendre sa voix plaintive à l’épître. Il nous donne aujourd’hui les propres paroles de ses ennemis, qui ont conspiré de le faire mourir. Tout y est mystérieux ; et l’on sent que le Prophète est ici la figure d’un plus grand que lui. « Mettons, disent-ils, du bois dans son pain », c’est-à-dire : Jetons un bois vénéneux dans sa nourriture, afin de lui causer la mort. Tel est le sens littéral, quand il ne s’agit que du Prophète ; mais combien ces paroles s’accomplissent plus pleinement dans notre Rédempteur ! Sa chair divine est, nous dit-il, un Pain véritable descendu du ciel ; ce Pain, ce corps de l’Homme-Dieu, est meurtri, déchiré, sanglant ; les Juifs le clouent sur le bois, en sorte qu’il en est tout pénétré, en même temps que ce bois est tout arrosé de son sang. C’est sur le bois de la croix que l’Agneau de Dieu est immolé ; c’est par son immolation que nous sommes mis en possession d’un Sacrifice digne de Dieu ; et c’est par ce Sacrifice que nous participons au Pain céleste, qui est en même temps la chair de l’Agneau et notre Pâque véritable.
Le Graduel, tiré du Psaume XXXIV, exprime le contraste de la vie humble du Sauveur avec les airs menaçants et superbes de ses ennemis.
La Passion selon saint Marc est chantée, après ce Graduel, avec les mêmes rites qui ont été observés pour celle de saint Matthieu, sauf l’usage des rameaux qui ne sont plus employés.
A l’Offertoire, le Messie demande le secours de son Père contre les embûches de ses ennemis qui se préparent à le faire mourir.
Dans la Secrète, la sainte Église présente à la Majesté divine le tribut de nos jeûnes avec l’hostie sainte, de laquelle ils empruntent leur mérite et leur efficacité.
Les paroles du Psalmiste que l’Église emprunte pour l’Antienne de la Communion nous représentent l’audace toujours croissante des ennemis du Sauveur, et les dispositions de son âme à la veille du sacrifice qu’il va bientôt offrir.
Dans la Postcommunion, l’Église demande pour nous, par les mérites du Sacrifice qu’elle vient de renouveler, l’entière guérison de nos maux, dont le sang de l’Agneau divin est le remède.
Nous terminerons cette journée en insérant ici quelques strophes empruntées à l’Église grecque sur la Passion du Sauveur.
In Parasceve.
Votre côté ouvert, ô Christ, semblable à la fontaine qui jaillissait d’Éden, arrose votre Église comme un jardin spirituel ; la source qui en émane se divise en quatre fleuves qui sont les quatre Évangiles ; le monde en est arrosé, la création vivifiée, les nations instruites à vénérer dans la foi votre règne.
O Christ, auteur de la vie, vous avez été crucifié pour moi, afin de verser sur mon âme, comme d’une fontaine, la rémission des péchés. Votre côté a été traversé par la lance, afin d’ouvrir sur moi les sources de la vie ; vous avez été percé par les clous, afin que, découvrant dans la profondeur de vos souffrances l’immensité de votre souverain pouvoir, je m’écrie : Gloire à votre Croix et à votre Passion, ô Sauveur !
Vous avez déchiré, ô Christ, la cédule de notre condamnation sur votre Croix ; mis au rang des morts, vous avez enchaîné le tyran et délivré tous les captifs par votre résurrection. C est elle qui nous a illuminés, ô Seigneur, ami des hommes ! Nous vous crions : Souvenez-vous de nous aussi, ô Sauveur, dans votre Royaume !
Votre Mère, ô Christ, qui vous a enfanté sans le secours de l’homme, et qui est demeurée vierge après l’enfantement, nous l’amenons devant vous, Seigneur miséricordieux, afin qu’elle intercède pour nous, et que vous accordiez l’éternel pardon à ceux qui crient : Souvenez-vous de nous aussi, Seigneur, dans votre Royaume !
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum
Collecte à Sainte-Marie « in Porticu ».
Station à Sainte-Prisque.
L’église actuelle de Sainte-Marie in Porticu s’élève à une centaine de mètres environ de la diaconie médiévale du même nom, érigée autrefois dans le portique du palais de Galla, fille du consul Symmaque ; naguère encore, l’hospice et l’église de Sainte-Galla indiquaient le lieu exact, où, jusqu’à 1618, s’élevait la primitive diaconie in porticu Gallæ. Cette noble matrone, en effet, avant de s’enfermer, pour mener la vie monastique, près de Saint-Pierre dans le monastère qui existe encore, de Saint-Étienne katà Galla patricia, voulut convertir en hospice et xenodochium pour les pauvres sa propre maison, et elle le fit en la dédiant à la Mère de Dieu, dont l’on vénère en ce lieu aujourd’hui encore, une image du Ve siècle exécutée en émail sur une plaque d’or.
Grégoire VII, qui, dans le château familial des Pierleoni, au pied de la roche Tarpéienne, pouvait se considérer comme étant né et ayant grandi à l’ombre du titulus Gallæ le restaura de fond en comble et en consacra à nouveau l’autel majeur. Mais toutes ces raisons de vénérable antiquité ne trouvèrent pas grâce au XVIIᵉ siècle devant la fureur innovatrice de cette époque avide de classicisme ; si bien que même l’antique image de Sainte-Marie in Porticu dut émigrer et se chercher une nouvelle résidence dans le voisinage.
Toutefois, faisant abstraction de la valeur historique de l’ancien temple, l’on ne pourrait dire absolument que le changement ait été préjudiciable à la Madone du Portique de Galla, puisque la nouvelle basilique in Campitelli est vraiment vaste et belle, digne de la célébrité des traditions de la diaconie de Galla.
En outre, on ne peut dire cette église tout à fait nouvelle, puisqu’elle s’élève sur l’emplacement d’une antique petite église tombée en ruines, appelée, au moyen âge, Sainte-Marie in Campitelli, et qui, en 1217, avait eu l’honneur d’être consacrée par le pape Honorius III en personne.
Quant à la basilique stationnale de Sainte-Prisque sur l’Aventin, les fouilles pratiquées en ce lieu et les études faites par De Rossi, n’ont fait qu’accréditer davantage la tradition mettant en relation la domestica Ecclesia Aquilæ et Priscillæ avec les apôtres Pierre et Paul, qui y auraient reçu l’hospitalité. En 1776 en effet, on découvrit près de l’église une maison romaine avec des peintures et d’autres monuments chrétiens, et, parmi les ruines, on trouva aussi un diplôme en bronze offert en 226 par une commune d’Espagne à Caïus Marius Cornélius Pudens, sénateur, que cette cité élisait pour patron. Or, les relations entre les fondateurs de la nécropole priscillienne sur la voie Salaria et les Pudens du Vicus Patricius sont trop connues, pour que la certitude d’une habitation des Pudens sur l’Aventin, là où s’élève le titre d’Aquila et Priscille, ne projette pas une lumière très favorable sur cette antique tradition ecclésiastique.
Du temps de Pie VI, l’on découvrit en outre, près de la basilique de Sainte-Prisque sur l’Aventin, un ancien oratoire avec des peintures du IVᵉ siècle représentant les apôtres. On trouva aussi un vase de verre, sur la circonférence duquel étaient représentés, gravés en creux, les mêmes apôtres avec leur nom tracé au-dessus de leur tête, et enfin divers fragments de mosaïques représentant des poissons de tout genre nageant dans les ondes, et symbolisant les âmes régénérées à la grâce au moyen du baptême.
En somme, tout un ensemble de preuves vient à l’appui de la tradition romaine qui reconnaît dans le titre d’Aquila et Priscille sur l’Aventin l’un des plus anciens sanctuaires de la Ville, sanctifié par la demeure et par l’apostolat qu’y exercèrent saint Pierre et saint Paul. On ne trouve aucune raison solide à alléguer contre cette tradition, confirmée par les documents. Le moyen âge exprima très gracieusement les fastes sacrés du titre d’Aquila et Prisca :
HAEC • DOMVS • EST • AQVILAE • SEV • PRISCAE • VIRGINIS • ALMAE
QVOS • LVPE • PAVLE • TVO • ORE • VEHIS • DOMINO
HIC • PETRE • DIVINI • TRIBVEBAS • FERCVLA • VERBI
SAEPIVS • HOCCE • LOCO • SACRIFICANS • DOMINO
Il faut noter toutefois que la vierge et martyre du nom de Prisca, dont l’on vénère le corps sous l’autel majeur de l’église, est différente de cette Prisca ou Priscilla, femme d’Aquila, et disciple de l’apôtre Paul.
Au moyen âge s’éleva près de ce titre une célèbre abbaye bénédictine qui, au XIᵉ siècle, dépendait de celle de Saint-Paul sur la voie d’Ostie.
L’antienne d’introït est tirée, par exception, des épîtres de l’Apôtre (Galat., VI, 14). Loin d’être une source de déshonneur, le gibet de la Croix est pour le chrétien un titre de gloire, puisque c’est de là que, au moyen de Jésus-Christ, jaillit le salut, la vie et la résurrection. Suit le psaume 66 : « Que le Seigneur ait pitié de nous et nous bénisse ; qu’il fasse resplendir sur nous son visage et nous traite avec miséricorde. » C’est la plus belle prière qui se puisse élever de l’Église au divin Crucifié. Il voulut bien mourir au milieu des ténèbres de la nature terrifiée, devenu lui-même objet de malédiction de la part de l’ineffable sainteté de Dieu ; mais en même temps il nous regarde amoureusement de ses yeux de mourant ; et ces regards sont des étincelles et des rayons de vive et éclatante lumière éclairant toute la terre. La malédiction dont Il se charge sur le Calvaire, pour obéir au Père, mérite en notre faveur l’abondance des bénédictions divines, en sorte que Jésus crucifié est vraiment la lumière du monde et le gage de toute bénédiction. Que Jésus fasse donc resplendir continuellement son visage agonisant sur nos âmes, afin qu’il daigne se rappeler combien il a souffert pour nous et use de miséricorde envers nous. Quant à nous, voyant le visage de Jésus mourant, concevons une grande horreur pour le péché et un tendre amour pour notre Sauveur, disant avec Paul : Dilexit me et tradidit semetipsum pro me.
Nous implorons du Seigneur, dans la collecte, la grâce de nous préparer convenablement à célébrer les mystères de la passion du Rédempteur, afin d’en retirer ce fruit que l’Église se propose dans la sainte liturgie.
Il ne s’agit pas, en effet, d’une simple commémoration chronologique, ni d’une date historique. Non ; les œuvres de Jésus, ses paroles, contenues dans le saint Évangile, ont toujours leur efficacité, chaque fois qu’on les célèbre dignement ; aussi cette même vertu qu’elles avaient, quand, pour la première fois, elles furent accomplies ou prononcées devant les Juifs, elles la possèdent aujourd’hui, quand elles sont redites par la sainte Église en présence du peuple chrétien. Avec quelle vénération par conséquent, convient-il d’écouter, spécialement durant la sainte messe, le saint Évangile ! Avec quelle pureté de cœur et de bouche est-il nécessaire que le prêtre l’annonce !
La lecture est tirée de Jérémie (XI, 18-20) qui, persécuté par le sacerdoce corrompu de son temps, est un des types prophétiques ressemblant davantage à Jésus-Christ. Dans le passage que nous propose aujourd’hui la liturgie, Jérémie en appelle au jugement de Dieu contre l’inique complot de fixer son pain au gibet — c’est là, comme l’observent les Pères, une expression prophétique qui prélude au miracle eucharistique où, sous les espèces du pain, est le corps du Seigneur.
Le graduel est emprunté au psaume 34, où le Christ manifeste toute l’ingratitude de ses adversaires. Il les aimait tant que, quand ils étaient malades — les maladies de l’âme sont les péchés et la fièvre des passions — Il se revêtait d’un sac, c’est-à-dire recouvrait la gloire de sa divinité avec l’humilité de son humanité, et il affligeait son esprit, par le jeûne. Néanmoins ses ennemis répondirent par la haine à son amour, et c’est pourquoi Jésus s’adresse au Père et dit : « Juge, ô Seigneur, mes adversaires, attaque mes agresseurs ; prends le bouclier et l’égide et viens à mon secours. »
Il faut observer que, lorsque, dans la sainte Écriture, on invoque la vengeance divine sur les impies, cela doit s’entendre ou du jugement dernier de Dieu faisant suite à l’impénitence finale du pécheur, ou bien, si la phrase se rapporte à la vie présente, des maux physiques et temporels que Dieu, le plus souvent, envoie aux méchants même en ce monde, soit pour les exciter à se détourner du mal et les convertir, soit encore pour leur ôter l’occasion de commettre de nouveaux péchés et de courir plus sûrement ainsi à leur éternelle damnation.
La lecture évangélique était, à l’origine, celle où saint Jean narre le lavement des pieds (XIII, 1-15) et qui fut, par la suite, réservée au jeudi saint. Comme aux thermes, celui qui sort du bain — Jésus aimait à se servir d’images tirées de la vie quotidienne de son temps afin de se faire mieux comprendre par les simples — n’a besoin que de se laver les pieds ; ainsi, celui qui veut célébrer dignement la Pâque éternelle avec Jésus, celui qui veut être avec lui, doit se purifier auparavant même des plus légères imperfections, dans le sang de l’Agneau et dans les ardeurs de son amour.
Plus tard on introduisit dans la liturgie stationnale de ce jour, la lecture de la Passion du Seigneur selon saint Marc (XIV-XV). Comme l’observent les exégètes, ce jeune homme dont il est parlé, éveillé brusquement par le tumulte et par l’annonce de l’arrestation de Jésus, était probablement l’auteur même de l’évangile, Marc, qui, sans se nommer directement, met ainsi toutefois une sorte de signature à son écrit évangélique. Tous les traits s’accordent en faveur de Marc, et rendent le récit très naturel. Marc demeurait en effet avec sa mère à Jérusalem, peut-être un peu en dehors des quartiers habités, en sorte que les premiers fidèles firent de sa maison leur lieu de réunion. Quand Jésus passa devant son habitation, le jeune homme reposait déjà, et, selon l’usage palestinien, ayant déposé ses vêtements du jour, il s’était enveloppé dans un large drap, qui est indiqué dans le texte comme étant de la toile la plus fine, car il s’agissait en effet de personnes riches. Au bruit de la troupe, le dormeur s’éveille et, ayant appris que Jésus, capturé, passait, il s’élance comme il était, hors de la maison et commence à se compromettre avec les soldats, exprimant peut-être même quelque menace à leur égard. L’un de ces hommes qui, à Gethsémani, avait expérimenté que les disciples du Nazaréen savaient encore manier l’épée, veut s’emparer de l’audacieux, mais le jeune homme, agile, lui laisse en main le drap et s’enfuit.
Comme l’observe saint Grégoire, celui qui veut échapper aux violences du démon doit d’abord procéder à un parfait dépouillement intérieur, comme font les athlètes dans l’arène ; il est nécessaire que le diable n’ait aucune prise sur nous et il faut donc lui abandonner de bon cœur les choses matérielles, afin d’arracher l’âme à ses griffes.
Le verset pour l’offertoire est pris du psaume 139 : « Seigneur, tirez-moi des mains du pécheur, et délivrez-moi des impies. » Dieu a écouté cette prière de Jésus mourant, et, au matin de Pâques, il lui a rendu la vie, non plus passible et soumise à la faiblesse de la chair, mais glorieuse et immortelle. « Le Christ ressuscité des morts, s’écrie l’apôtre, ne peut plus mourir, et la mort ne peut plus exercer de domination sur Lui. » Voilà la victoire du Crucifié, voilà l’aide paternelle implorée.
Dans la prière de préparation à l’anaphore, nous supplions Dieu afin que le sacrifice ordonné à sanctifier le solennel jeûne pascal soit aussi efficace pour refaire notre conscience, l’arrachant au mal et la dirigeant au bien.
A la différence des Orientaux qui, dans les jours d’abstinence, omettent l’offrande du Sacrifice eucharistique, Rome, dès l’antiquité, ne célébrait aucun jeûne sans consacrer aussi le sacrifice non sanglant de la messe. Il en résulte que dans le missel, à chaque jour d’abstinence, en Carême, aux Quatre-Temps, aux Vigiles, etc., correspond régulièrement une messe qui, dans le concept liturgique des anciens, consacrait la pénitence et signalait la fin du jeûne. On fait exception pour le samedi saint et pour les grandes vigiles dominicales, qui étaient des samedis aliturgiques, c’est-à-dire sans messe ; mais la raison en était que, en ces cas-là, le jeûne du vendredi se prolongeait sans interruption jusqu’à la messe du dimanche matin.
L’antienne pour la communion est tirée du psaume 68, où sont décrits les chants des débauchés, ivres de vin, qui prononcent la sentence de mort contre le Juste. Celui-ci, pendant ce temps, prie, et hâte par ses vœux auprès du Père l’heure fortunée de la miséricorde.
Toutes choses ont leur temps, que nous ne pouvons intervertir. Il y a le temps de la prospérité et le temps de la misère, le temps de la gloire et le temps de l’abjection. C’est Dieu qui, dans sa Providence, fait alterner et se succéder ainsi les heures. Il faut donc nous conformer aux divins vouloirs, et, dans les tribulations, attendre humblement l’heure où il lui plaira de nous en délivrer. Dans ce but, notre devoir est de prier pour qu’il nous délivre du mal et ne nous induise pas en tentation ; mais sans anxiété, sans perdre notre paix intérieure. Qui crediderit, non festinet, dit Isaïe, la foi nous rendant certains que si l’heure de Dieu tarde, elle arrive un jour. Attendons donc tranquillement cette heure, ce tempus beneplaciti, comme l’appelle aujourd’hui le psalmiste ; et d’ici-là que l’espérance en Dieu nous soutienne, sûrs que nous sommes que tout au monde pourra manquer, mais que Dieu ne fera jamais défaut à quiconque se confie en Lui.
La collecte eucharistique est celle du samedi des Quatre-Temps de Carême, où l’on demande, par les mérites du divin Sacrifice, que nous soient arrachées du cœur les passions mauvaises, et que les justes désirs de nos âmes s’accomplissent. Ces désirs sont justes quand ils sont conformes à la règle de la justice qui est la sainte volonté de Dieu.
C’est pourquoi lorsque, dans la prière, au lieu de nous laisser guider par l’Esprit Saint qui est en nous et qui supplie en nous gemitibus inenarrabilibus, comme s’exprime l’Apôtre, nous nous laissons surprendre par l’esprit humain qui nous pousse à demander ce qui, dans l’ordre de la Providence, ne nous convient pas, Dieu qui est bon nous exauce, non pas selon ce que désire notre esprit humain, mais selon ce qu’il sait nous convenir. La prière du croyant n’est donc jamais stérile et inefficace, mais elle porte toujours quelque fruit.
Dans la collecte de bénédiction sur le peuple avant de le congédier — et ainsi s’expliquent les anciennes formules : benedictione missae sint, fiant missae catechumenis, etc. — nous supplions Dieu afin que sa miséricorde nous purifie de toute tromperie de la vieille nature corrompue, et que le mystère pascal nous renouvelle entièrement. En effet, par la mort de Jésus nous mourons tous à la Loi, au péché, à la chair ; et, au moyen de sa résurrection, nous sommes appelés à une vie nouvelle selon le prototype qui est le Christ. C’est de Lui qu’écrit l’Apôtre : quod mortuus est peccato, mortuus est semel, quod autem vivit, vivit Deo. Vivre à Dieu, voilà le programme sublime de tous les Fils de résurrection, comme les appelle l’Évangile.
Que le Seigneur fasse resplendir sur nous son visage et use envers nous de miséricorde ! Tel est le beau psaume messianique que l’Église, en ces jours, applique aux triomphes du Crucifié. En effet, c’est du haut du gibet d’infamie que Jésus, selon sa parole, élevé de terre, attire à soi toutes les âmes. C’est de la Croix qu’il tourne ses yeux mourants vers l’humanité qui, le long des siècles, défile devant lui — lui qui, selon le texte de saint Jean, est considéré dans les décrets divins comme immolé depuis le commencement du monde—et qu’il bénit tous ceux qui croient.
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
STATION A SAINTE-PRISQUE
L’Agneau divin, conduit à l’immolation.
Le point culminant du jour est l’histoire de la Passion selon saint Marc. Ainsi, nous nous préparons à la « sainte fête de la Passion de Notre-Seigneur ». Pendant le jour, des scènes de la Passion se présentent encore à notre esprit. « C’était avant la fête de la Pâque. Jésus savait que son heure était venue et, comme il avait aimé les siens, il les aima jusqu’à la fin » (Ant. Bened.). A Magnificat, quand le soleil se couche, Jésus se tient devant nous dans toute sa grandeur et dit : « J’ai le pouvoir de donner ma vie et le pouvoir de la reprendre ».
1. La Messe (Nos autem). — Nous nous rendons à l’église de station, l’église de Sainte-Prisque. Sur l’emplacement de cette église, se trouvait, jadis, d’après une antique tradition, la maison d’Aquila et de Priscille qui donnèrent l’hospitalité aux deux Apôtres Pierre et Paul. C’est donc un des plus anciens sanctuaires de Rome.
Aujourd’hui, nous lisons la Passion selon saint Marc, le compagnon de saint Pierre. Aucun autre évangile ne raconte le reniement de saint Pierre d’une manière aussi humiliante (c’est l’humble confession du prince des Apôtres).
A notre entrée dans l’église, nous nous trouvons en face de la Passio beata, l’heureuse Passion du Christ. La gloire de la Résurrection, qui brillera à la fin de cette semaine, fait déjà luire ses premiers rayons dans l’obscurité de la Semaine Sainte. (Observons tous les introïts de cette semaine ; ils respirent, tous, la confiance et nous font apercevoir, à travers les souffrances de la Croix, la joie de la Résurrection). L’Oraison demande la rémission des péchés en considération des « sacramenta Dominicæ Passionis », des mystères de la Passion du Seigneur. Dans la leçon, nous entendons encore le Prophète Jérémie, qui est la figure du Christ souffrant : « J’étais, comme un doux agneau, conduit à l’immolation » et nous entendons aussi la voix des ennemis : « Mettons du bois dans son pain » (allusion mystérieuse à la mort sur la Croix et à l’Eucharistie). Les trois chants de procession qui suivent (Graduel, Offertoire et Communion) sont des plaintes sorties de la bouche du Christ. Nous entrons donc dans le sacrifice douloureux du Christ et nous portons, pendant la journée entière, le souvenir de sa mort. Aujourd’hui, on chante la Passion selon saint Marc. C’est la prédication de saint Pierre. Quand la communauté se rend à l’autel pour recevoir le pain et le vin changés au corps et au sang du Seigneur, le chœur chante : « Ils chantent à mon sujet des chansons moqueuses, ceux qui boivent du vin devant la porte ». Le précieux sang nous fait songer aujourd’hui aux soldats ivres qui insultaient le Christ. Il est à remarquer que, précisément dans ces jours, la liturgie se plaît, à l’Offertoire et à la Communion, à faire un rapprochement entre le pain et le vin du sacrifice et la Passion du Seigneur (cf. Le dimanche des Rameaux : Off. et Com., et le Mercredi Saint Off. et Com.).
2. A la prière des Heures, nous entendons encore les douloureuses lamentations du Seigneur souffrant. Comme toujours, ces lamentations sont empruntées au Prophète Jérémie, qui est la figure du Messie souffrant. Ce passage se retrouve, en abrégé, à la messe d’aujourd’hui... « Mon héritage est devenu comme un lion dans la forêt qui rugit contre moi... venez, rassemblez toutes les bêtes des champs, amenez-les à la curée. De nombreux bergers ont détruit ma vigne, foulé aux pieds mon domaine ; ils ont changé le lot qui m’était cher en désert et en dévastation... Tout le pays est entièrement désolé, car il n’est personne qui réfléchisse en son cœur ». La liturgie applique ces paroles au Seigneur souffrant. Les Répons sont aussi des plaintes de la bouche du Christ.
« Il me faut souffrir l’affront et l’effroi de la part de ceux qui étaient mes amis ; et ils disent : Nous voulons par fraude l’attirer vers nous et l’opprimer, mais toi, Seigneur tu es avec moi comme un guerrier excellent.
Couvre-les d’un opprobre éternel afin que je voie leur châtiment, car c’est à toi que j’ai confié mon combat.
O Seigneur, sois juge dans mon âme, toi, le protecteur de ma vie ».
3. Participation active à la Semaine-Sainte. — Pouvons-nous faire participer activement les fidèles à la liturgie de la Semaine Sainte ? Cette question doit intéresser tous les pasteurs qui aiment la liturgie et même les associations liturgiques. C’est déjà un résultat si tous y peuvent participer passivement, c’est-à-dire tout en n’étant pas directement acteurs dans le drame, s’y unir de cœur et d’intention. Il faut pour cela une préparation sérieuse qui commencera au moins quelques semaines auparavant. Songeons seulement aux psaumes, aux leçons, aux prophéties. Beaucoup d’amis de la liturgie se rendent pendant cette semaine dans une abbaye. Là, la liturgie de la Semaine Sainte se déploie dans toute sa splendeur, et c’est une véritable joie d’assister à ces cérémonies. Cependant, nous désirerions une participation active. La chose est-elle possible ? Le dimanche des Rameaux, nous avons déjà donné quelques indications : Le laïc lui-même reçoit un rameau, il accompagne le Roi des martyrs dans sa ville, il lui rend hommage sous le portail triomphal de l’église, il participe au chant dramatique de la Passion. Bref, le dimanche des Rameaux, il doit se considérer comme le disciple qui suit le Seigneur à la Passion et à la mort. L’office des Ténèbres devrait, dans les paroisses, être chanté par le peuple. Il est toujours pénible de voir le peuple assister à ces matines sans rien comprendre du drame grandiose. Pourquoi ne les chanterait-il pas en français ? Comme on pourrait rendre plus vivant aussi l’office du matin. — Le Jeudi Saint nous offre la seule véritable fête eucharistique familiale de toute l’année. On voit, autour de la table sainte, le curé, les autres prêtres, toute la paroisse. C’est un spectacle unique dans l’année, mais qui, dans la primitive Église, avait lieu tous les dimanches. Or c’est justement en ce jour que beaucoup de fidèles reçoivent la sainte communion en dehors de la messe. Le lavement des pieds est malheureusement aussi tombé en désuétude. Si la cérémonie du lavement des pieds se heurte, dans les paroisses, à des difficultés, on pourrait cependant conserver l’esprit du « commandement » (la cérémonie s’appelle mandatum). La paroisse, ou bien des particuliers, ne pourraient-ils pas, ce jour-là, inviter douze vieillards qui seraient servis à table par le clergé et les paroissiens les plus dignes ? Pendant le repas, on lirait l’Évangile du lavement des pieds, on chanterait les chants de la cérémonie et l’on pourrait faire une courte instruction sur la charité. — Le Vendredi Saint, le sermon dit de la Passion devrait être inséré dans la liturgie et placé après l’Évangile de la Passion. Après les leçons et le chant dramatique de la Passion, on entendrait la parole du prêtre : Ce serait la meilleure manière de préparer les cœurs à l’adoration de la Croix. Dans cette belle cérémonie de l’adoration de la Croix, le peuple ne doit pas être spectateur passif. La liturgie prévoit, après l’adoration par les prêtres, l’adoration par le peuple, qui doit s’approcher et baiser la Croix. — Les cérémonies du Samedi Saint appartiennent à la nuit de Pâques, c’est déjà la fête de Pâques. Reverrons-nous un jour célébrer la nuit de Pâques ?
Mardi Saint, Station à Sᵗᵉ Prisque
Feria Tertia Maioris Hebdomadæ · Statio ad S. Priscam
Quod sequitur, cantatur in tono Evangelii : et alia fiunt ut supra in Dominica.
Præfatio de Cruce [*]. · Préface de la Croix.
Office du jour
Office
A MATINES
| Invitatorium | Invitatoire |
| Hódie, si vocem Dómini audiéritis, * Nolíte obduráre corda vestra. | Aujourd’hui si vous entendez la voix du Seigneur, * N’endurcissez pas vos cœurs. |
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A LAUDES
| Ant. 1 Vide, Dómine, * et consídera, quóniam tríbulor : velóciter exáudi me. | Ant. 1 Voyez, Seigneur, * et considérez, parce que je suis tourmenté : exaucez-moi promptement [12]. |
| Ant. 2 Discérne causam meam, * Dómine : ab hómine iníquo et dolóso éripe me. | Ant. 2 Distinguez ma cause, * Seigneur : arrachez-moi à un homme inique et trompeur [13]. |
| Ant. 3 Dum tribulárer, * clamávi ad Dóminum de ventre ínferi, et exaudívit me. | Ant. 3 Du milieu de ma tribulation, * du sein de l’enfer, j’ai crié vers le Seigneur, et il m’a exaucé [14]. |
| Ant. 4 Dómine, vim pátior, * respónde pro me : quia néscio quid dicam inimícis meis. | Ant. 4 Seigneur, je souffre violence, * répondez pour moi : car je ne sais que dire à mes ennemis [15]. |
| Ant. 5 Dixérunt ímpii : * Opprimámus virum iustum, quóniam contrárius est opéribus nostris. | Ant. 5 Les impies ont dit : * Opprimons l’homme juste, parce qu’il est contraire à nos œuvres [16]. |
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| Ad Bened. Ant. Ante diem festum * Paschæ, sciens Iesus quia venit hora eius, cum dilexísset suos, in finem diléxit eos. | Ant. au Bénédictus Avant le jour de la fête * de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin [17]. |
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AUX VÊPRES
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| Ad Magnificat Ant. Potestátem hábeo * ponéndi ánimam meam, et íterum suméndi eam. | Ant. au Magnificat J’ai le pouvoir * de donner ma vie, et j’ai le pouvoir de la reprendre [18]. |
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Office
A MATINES
| Invitatorium | Invitatoire |
| Hódie, si vocem Dómini audiéritis, * Nolíte obduráre corda vestra. | Aujourd’hui si vous entendez la voix du Seigneur, * N’endurcissez pas vos cœurs. |
A LAUDES
| Ant. 1 Vide, Dómine, * et consídera, quóniam tríbulor : velóciter exáudi me. | Ant. 1 Voyez, Seigneur, * et considérez, parce que je suis tourmenté : exaucez-moi promptement [12]. |
| Ant. 2 Discérne causam meam, * Dómine : ab hómine iníquo et dolóso éripe me. | Ant. 2 Distinguez ma cause, * Seigneur : arrachez-moi à un homme inique et trompeur [13]. |
| Ant. 3 Dum tribulárer, * clamávi ad Dóminum de ventre ínferi, et exaudívit me. | Ant. 3 Du milieu de ma tribulation, * du sein de l’enfer, j’ai crié vers le Seigneur, et il m’a exaucé [14]. |
| Ant. 4 Dómine, vim pátior, * respónde pro me : quia néscio quid dicam inimícis meis. | Ant. 4 Seigneur, je souffre violence, * répondez pour moi : car je ne sais que dire à mes ennemis [15]. |
| Ant. 5 Dixérunt ímpii : * Opprimámus virum iustum, quóniam contrárius est opéribus nostris. | Ant. 5 Les impies ont dit : * Opprimons l’homme juste, parce qu’il est contraire à nos œuvres [16]. |
| Ad Bened. Ant. Ante diem festum * Paschæ, sciens Iesus quia venit hora eius, cum dilexísset suos, in finem diléxit eos. | Ant. au Bénédictus Avant le jour de la fête * de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin [17]. |
AUX VÊPRES
| Ad Magnificat Ant. Potestátem hábeo * ponéndi ánimam meam, et íterum suméndi eam. | Ant. au Magnificat J’ai le pouvoir * de donner ma vie, et j’ai le pouvoir de la reprendre [18]. |