Mercredi des Cendres
Bénédiction des Cendres
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Dom Guéranger, l’Année Liturgique
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
Hier le monde s’agitait dans ses plaisirs, les enfants de la promesse eux-mêmes se livraient à des joies innocentes ; dès ce matin, la trompette sacrée dont parle le Prophète a retenti [2]. Elle annonce l’ouverture solennelle du jeûne quadragésimal, le temps des expiations, l’approche toujours plus imminente des grands anniversaires de notre salut. Levons-nous donc, chrétiens, et préparons-nous à combattre les combats du Seigneur.
Mais, dans cette lutte de l’esprit contre la chair, il nous faut être armés, et voici que la sainte Église nous convoque dans ses temples, pour nous dresser aux exercices de la milice spirituelle. Déjà saint Paul nous a fait connaître en détail toutes les parties de notre défense : « Que la vérité, nous a-t-il dit, soit votre ceinture, la justice votre cuirasse, la docilité à l’Évangile votre chaussure, la foi votre bouclier, l’espérance du salut le casque qui protégera votre tête [3] ». Le Prince des Apôtres vient lui-même, qui nous dit : « Le Christ a souffert dans sa chair ; armez-vous de cette pensée [4] ». Ces enseignements apostoliques, l’Église aujourd’hui nous les rappelle ; mais elle en ajoute un autre non moins éloquent, en nous forçant à remonter jusqu’au jour de la prévarication, qui a rendu nécessaires les combats auxquels nous allons nous livrer, les expiations par lesquelles il nous faut passer.
Deux sortes d’ennemis sont déchaînés contre nous : les passions dans notre cœur, les démons au dehors ; l’orgueil a fait tout ce désordre. L’homme a refusé d’obéir à Dieu ; toutefois, Dieu l’a épargné, mais à la dure condition de subir la mort. Il a dit : « Homme, tu n’es que poussière, et tu rentreras dans la poussière [5] ». Oh ! Pourquoi avons-nous oublié cet avertissement ? À lui seul il eût suffi pour nous prémunir contre nous-mêmes ; pénétrés de notre néant, nous n’eussions jamais osé enfreindre la loi de Dieu. Si maintenant nous voulons persévérer dans le bien, où la grâce du Seigneur nous a rétablis, humilions-nous ; acceptons la sentence, et ne considérons plus la vie que comme un chemin plus ou moins court qui aboutit au tombeau. A ce point de vue, tout se renouvelle, tout s’éclaire. L’immense bonté de Dieu qui a daigné attacher son amour à des êtres dévoués à la mort, nous apparaît plus admirable encore ; notre insolence et notre ingratitude envers celui que nous avons bravé, durant ces quelques instants de notre existence, nous semble de plus en plus digne de regrets, et la réparation qu’il nous est possible de faire, et que Dieu daigne accepter, plus légitime et plus salutaire.
Tel est le motif qui porta la sainte Église, lorsqu’elle jugea à propos, il y a plus de mille ans, d’anticiper de quatre jours le jeûne quadragésimal, à ouvrir cette sainte carrière en marquant avec la cendre le front coupable de ses enfants, et en redisant à chacun les terribles paroles du Seigneur qui nous dévouent à la mort. Mais l’usage de la cendre, comme symbole d’humiliation et de pénitence, est bien antérieur à cette institution, et nous le trouvons déjà pratiqué dans l’ancienne alliance. Job lui-même, au sein de la gentilité, couvrait de cendres sa chair frappée par la main de Dieu, et implorait ainsi miséricorde, il y a quatre mille ans [6]. Plus tard, le Roi-Prophète, dans l’ardente contrition de son cœur, mêlait la cendre au pain amer qu’il mangeait [7] ; les exemples analogues abondent dans les Livres historiques et dans les Prophètes de l’Ancien Testament. C’est que l’on sentait dès lors le rapport qui existe entre cette poussière d’un être matériel que la flamme a visité, et l’homme pécheur dont le corps doit être réduit en poussière sous le feu de la justice divine. Pour sauver du moins l’âme des traits brûlants de la vengeance céleste, le pécheur courait à la cendre, et reconnaissant sa triste fraternité avec elle, il se sentait plus à couvert de la colère de celui qui résiste aux superbes et veut bien pardonner aux humbles.
Dans l’origine, l’usage liturgique de la cendre, au Mercredi de la Quinquagésime, ne paraît pas avoir été appliqué à tous les fidèles, mais seulement à ceux qui avaient commis quelqu’un de ces crimes pour lesquels l’Église infligeait la pénitence publique. Avant la Messe de ce jour, les coupables se présentaient à l’église où tout le peuple était rassemblé. Les prêtres recevaient l’aveu de leurs péchés, puis ils les couvraient de cilices et répandaient la cendre sur leurs têtes.
Après cette cérémonie, le clergé et le peuple se prosternaient contre terre, et on récitait à haute voix les sept psaumes pénitentiaux. La procession avait lieu ensuite, à laquelle les pénitents marchaient nu-pieds. Au retour, ils étaient solennellement chassés de l’église par l’Évêque, qui leur disait : « Voici que nous vous chassons de l’enceinte de l’Église, à cause de vos péchés et de vos crimes, comme Adam, le premier homme, fut chassé du Paradis, à cause de sa transgression ». Le clergé chantait ensuite plusieurs Répons tirés de la Genèse, dans lesquels étaient rappelées les paroles du Seigneur condamnant l’homme aux sueurs et au travail, sur cette terre désormais maudite. On fermait ensuite les portes de l’église, et les pénitents n’en devaient plus franchir le seuil que pour venir recevoir solennellement l’absolution, le Jeudi-Saint.
Après le XIᵉ siècle, la pénitence publique commença à tomber en désuétude ; mais l’usage d’imposer les cendres à tous les fidèles, en ce jour, devint de plus en plus général, et il a pris place parmi les cérémonies essentielles de la Liturgie romaine. Autrefois, on s’approchait nu-pieds pour recevoir cet avertissement solennel du néant de l’homme, et, encore au XIIᵉ siècle, le Pape lui-même, se rendant de l’Église de Sainte-Anastasie à celle de Sainte-Sabine où est la Station, faisait tout ce trajet sans chaussure, ainsi que les Cardinaux qui l’accompagnaient. L’Église s’est relâchée de cette rigueur extérieure ; mais elle n’en compte pas moins sur les sentiments qu’un rite aussi imposant doit produire en nous.
BÉNÉDICTION DES CENDRES
Ainsi que nous venons de le dire, la Station, à Rome, est aujourd’hui à Sainte-Sabine, sur le Mont-Aventin. C’est sous les auspices de cette sainte Martyre que s’ouvre la pénitence quadragésimale.
La fonction sacrée commence par la bénédiction des cendres que l’Église va imposer sur nos fronts. Ces cendres sont faites des rameaux qui ont été bénis l’année précédente, au Dimanche qui précède la Pâque. La bénédiction qu’elles reçoivent dans ce nouvel état a pour but de les rendre plus dignes du mystère de contrition et d’humilité qu’elles sont appelées à signifier.
Le chœur chante d’abord l’Antienne, qui implore la divine miséricorde.
Le Prêtre, à l’autel, ayant près de lui les cendres mystérieuses, prononce les Oraisons par lesquelles il demande à Dieu d’en faire pour nous un moyen de sanctification.
Après ces Oraisons, le Prêtre asperge les cendres avec l’eau bénite, puis il les parfume avec l’encens. Ces rites étant accomplis, il reçoit lui-même de ces cendres sur la tête par la main du prêtre le plus qualifié dans le clergé qui dessert l’église. Celui-ci les reçoit à son tour du célébrant qui, après les avoir imposées aux ministres de l’autel et au reste du clergé, les distribue au peuple.
Lorsque le Prêtre s’approchera pour vous marquer du sceau de la pénitence, acceptez avec soumission l’arrêt de mort que Dieu lui-même prononcera sur vous : « Homme, souviens-toi que tu es poussière, et que tu rentreras dans la poussière ».
Humiliez-vous, et rappelez-vous que c’est pour avoir voulu être comme des dieux, préférant notre volonté à celle du souverain Maître, que nous avons été condamnés à mourir. Songeons à cette longue suite de péchés que nous avons ajoutés à celui d’Adam, et admirons la clémence de Dieu qui se contentera d’une seule mort pour tant de révoltes.
Pendant la distribution des cendres, le chœur chante deux Antiennes et un Répons.
La distribution des cendres étant terminée, le Prêtre conclut par l’Oraison suivante : « Accordez-nous, Seigneur, d’entrer par de saints jeûnes dans les rangs de la milice chrétienne, de sorte qu’ayant à lutter contre les esprits mauvais, nous soyons munis des secours que procure l’abstinence. »
A LA MESSE
Rassurée par l’acte d’humilité qu’elle vient d’accomplir, l’âme chrétienne se laisse aller à la confiance envers le Dieu de miséricorde. Elle ose lui rappeler son amour pour les hommes qu’il a créés, et la longanimité avec laquelle il a daigné attendre leur retour à lui. Ces sentiments sont le sujet de l’Introït, dont les paroles sont empruntées au livre de la Sagesse.
Dans la Collecte, l’Église demande pour ses enfants que la salutaire pratique du jeûne soit par eux accueillie avec empressement, et qu’ils y persévèrent pour le bien de leurs âmes.
ÉPITRE.
Ce magnifique passage du Prophète nous révèle l’importance que le Seigneur attache à l’expiation par le jeûne. Quand l’homme contrit de ses péchés afflige sa chair, Dieu se laisse fléchir. L’exemple de Ninive l’a prouvé ; et si le Seigneur pardonna à une ville infidèle, par cela seul que ses habitants imploraient sa pitié sous les livrées de la pénitence, que ne fera-t-il pas en faveur de son peuple, qui sait joindre à l’immolation du corps le sacrifice du cœur ? Entrons donc avec courage dans la voie de la pénitence ; et si l’affaiblissement des sentiments de la foi et de la crainte de Dieu semble faire tomber autour de nous des pratiques qui sont aussi anciennes que le christianisme, et sur lesquelles il est pour ainsi dire fondé, gardons-nous d’abonder dans Je sens d’un relâchement qui a porté un terrible préjudice à l’ensemble des mœurs chrétiennes. Songeons surtout à nos engagements personnels avec la justice divine qui ne nous remettra nos fautes et les peines qu’elles méritent, qu’autant que nous nous montrerons empressés à lui offrir la satisfaction à laquelle elle a droit. Nous venons de l’entendre : notre corps que nous flatterions n’est que cendre et poussière, et notre âme, que nous serions si souvent portés à lui sacrifier, a des droits à réclamer contre lui.
L’Église, dans le Graduel, continue d’épancher les sentiments de sa confiance envers le Dieu de toute bonté ; elle se flatte que ses enfants seront fidèles aux moyens qu’elle leur propose pour le désarmer.
Le Trait est cette belle prière de David, que l’Église répète trois fois par semaine, dans le cours du Carême, et qu’elle emploie pour désarmer la colère de Dieu dans les temps de calamités.
ÉVANGILE.
Notre Seigneur ne veut pas que nous recevions l’annonce du jeûne expiatoire comme une nouvelle triste et affligeante. Le chrétien qui comprend combien il est dangereux pour lui d’être en retard avec la justice de Dieu, voit arriver le temps du Carême avec joie et consolation. Il sait à l’avance que s’il est fidèle aux prescriptions de l’Église, il allégera le fardeau qui pèse sur lui. Ces satisfactions, si adoucies aujourd’hui par l’indulgence de l’Église, étant offertes à Dieu avec celles du Rédempteur lui-même, et fécondées par cette communauté qui réunit en un faisceau de propitiation les saintes œuvres de tous les membres de l’Église militante, purifieront nos âmes et les rendront dignes de participer aux joies si pures de la Pâque. Ne soyons donc pas tristes de ce que nous jeûnons ; soyons-le seulement d’avoir, par le péché, rendu notre jeûne nécessaire. Le Sauveur nous donne un second conseil que l’Église nous répétera souvent dans tout le cours de la sainte Quarantaine : celui de joindre l’aumône aux privations du corps. Il nous engage à thésauriser, mais pour le ciel. Nous avons besoin d’intercesseurs : cherchons-les parmi les pauvres.
Dans l’Offertoire, l’Église chante notre délivrance. Elle se réjouit de voir déjà guéries les plaies de nos âmes ; car elle compte sur notre persévérance.
L’Église commence aujourd’hui l’usage de la Préface quadragésimale.
Les paroles que l’Église fait entendre dans l’Antienne de la Communion sont un conseil important qu’elle nous donne. Durant cette longue carrière, nous aurons besoin de soutenir notre courage ; méditons la loi du Seigneur et ses mystères. Si nous goûtons la Parole de Dieu que l’Église nous proposera chaque jour, la lumière et l’amour iront toujours croissant en nos cœurs, et lorsque le Sauveur sortira des ombres du sépulcre, ses clartés se réfléchiront sur nous.
Tous les jours du Carême, excepté les Dimanches, avant de congédier l’assemblée des fidèles , le Prêtre prononce sur eux une Oraison particulière, qui est toujours précédée de cet avertissement solennel : Humiliate capita vestra Deo. Humiliez vos têtes devant Dieu.
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum
Depuis le temps de saint Grégoire, ce jour inaugure à Rome la sainte quarantaine, et il est aussi appelé in capite ieiunii ; au IVᵉ siècle, il marquait le commencement de la pénitence canonique que les pénitents publics devaient accomplir, afin d’être absous le jeudi saint. Selon les rituels du VIIᵉ siècle, le matin de ce jour, les pénitents se présentaient aux prêtres députés à ce ministère dans les différents titres et dans les basiliques patriarcales ; ils leur confessaient leurs fautes, et si celles-ci avaient été graves et publiques, ils recevaient des mains du pénitencier un vêtement de cilice rugueux couvert de cendre, avec l’ordre de se retirer dans l’un des monastères, — une centaine environ s’élevaient alors dans la Ville éternelle, — afin d’accomplir la pénitence de cette quarantaine qui leur était imposée. Voilà l’origine des quarantaines qu’on retrouve dans les anciennes formules de concessions d’indulgences.
Pour le rite de la bénédiction des cendres, le missel actuel conserve encore une dernière trace de la cérémonie de l’imposition de la pénitence canonique aux pénitents publics. A l’origine, le concept de la sainteté transcendante de l’état sacerdotal était si élevé et si vif, que les ministres sacrés n’étaient pas admis dans cette humiliante catégorie. Ce fut vers le XIᵉ siècle que, dans la cérémonie de ce jour, la discipline de la pénitence publique ayant cessé, aux pénitents d’autrefois se substituèrent indistinctement le Pape, les membres du clergé et le peuple romain, qui commencèrent dès lors à marcher pieds nus, et la tête couverte de cendre, jusqu’à la basilique de Sainte-Sabine.
Au IXᵉ siècle, l’imposition des cendres était encore un rite pénitentiel formant un tout à lui seul, sans aucune relation avec la station eucharistique. Vers la septième heure, — c’est-à-dire quand le Romain s’apprêtait à terminer sa journée civile de travail, pour aller prendre son bain aux thermes et se disposer ensuite à la coena, qui constituait le principal repas de tout le jour, — le peuple, ayant à sa tête le Pape et le clergé, se rassemblait d’abord dans le titre d’Anastasie, dans l’étroite vallée comprise entre le Palatin et l’Aventin, et, de là, au chant plaintif de la litanie, il se dirigeait processionnellement vers la basilique de Sabine. Quand on y était arrivé, l’introït étant omis puisqu’il avait déjà été exécuté dans le temple de la « collecte », on célébrait le sacrifice eucharistique ; après la dernière prière de bénédiction, à l’invitation du diacre : ite, missa est, les fidèles rentraient chez eux et rompaient le jeûne.
Au XIIᵉ siècle, ce rite apparaît beaucoup plus développé dans l’Ordo Romanus du chanoine Benoît. Le Pontife imposait d’abord les cendres dans le titre d’Anastasie, puis, en habits de pénitence et nu-pieds, le cortège gravissait les pentes douces de l’Aventin, jusqu’à la basilique de Sabine, où se célébrait la messe. Avant la communion, un sous-diacre régionnaire avertissait le peuple : « Crastina die veniente, statio erit in ecclesia Sancti Georgii Martyris ad velum aureum » [8], et tous répondaient : Deo gratias.
Si le Pape était retenu par des occupations urgentes dans l’episcopium du Latran, un acolyte, après la messe, trempait un peu de coton dans l’huile parfumée des lampes qui brûlaient devant l’autel de l’église stationnale, et, se rendant au patriarchium, il se faisait introduire en présence du Pontife : Iube, domne, benedicere, lui disait respectueusement le clerc. Ayant obtenu la bénédiction, il présentait le coton en ajoutant : « hodie fuit statio ad Sanctam Sabinam, quae salutat te » [9]. Le Pape baisait alors avec révérence ce flocon de coton, et le remettait au cubiculaire, pour que, après sa mort, on le mît dans son coussin funèbre. Ainsi avait-on coutume de faire toutes les fois que le Pontife n’intervenait pas à la station.
Collecte ou assemblée à Sainte-Anastasie.
Telle est précisément la signification de cette collecta, qui, dans les anciens Ordines Romani, est indiquée régulièrement pour chaque jour du Carême.
Le psaume d’introït est le 68ᵉ, avec l’antienne : « Écoutez-nous, Seigneur, car votre miséricorde est bienveillante ; regardez-nous selon la grandeur de votre bonté. »
Les prières viennent ensuite (Voir les textes de la bénédiction des cendres plus haut)
Ces prières ne se trouvent pas dans les anciens sacramentaires romains, aussi convient-il de penser qu’elles ont pénétré plus tard dans le missel romain au moyen des liturgies franques.
Selon une tradition médiévale, les cendres proviennent des rameaux d’olivier bénits l’année précédente. Le prêtre, après avoir récité sur elles ces prières, les asperge d’eau bénite et les encense ; puis il les impose sur la tête des fidèles en disant : « Souviens-toi, ô mortel, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. » Durant l’imposition des cendres, la « schola » des chantres exécute les antiennes et les répons, tirés de l’office nocturne du Carême.
Quand l’imposition des cendres est accomplie, le prêtre récite la prière de conclusion.
Dans les Ordines Romani du bas moyen âge, il est prescrit que, après l’imposition générale des cendres sur la tête du clergé et des fidèles, l’on monte en procession et nu-pieds la colline de l’Aventin jusqu’à la basilique de Sainte-Sabine, sous le portique de laquelle était alors un petit cimetière. Ces tombes, en un tel lieu, éveillaient tout de suite la pensée de la mort, et c’est pourquoi la schola chantait le répons funèbre : Immutemur habitu... ne subito preoccupati die mortis... conservé encore aujourd’hui dans le missel. Le cortège faisait alors un arrêt de brève durée, pour permettre au Pape de réciter une collecte d’absolution sur ces sépulcres ; puis il faisait son entrée dans la vaste basilique de l’Aventin, au chant du répons : Petre, amas me ? avec le verset : Simon Ioannis..., en l’honneur du Prince des Apôtres. Cette mémoire de saint Pierre, à ce moment de la cérémonie, est étrange ; à moins que ce ne soit un usage papal provenant de la basilique Vaticane et répété chaque fois que, traversant le portique où étaient les sépulcres, on y entrait processionnellement ; peut-être a-t-il été suggéré par le fait que, au XIIIᵉ siècle, la résidence pontificale était à Sainte-Sabine, et, pour cette raison, cette basilique était considérée comme le siège habituel du successeur de saint Pierre.
Station au titre de Sabine.
Il fut fondé ou reconstruit sous Célestin Iᵉʳ par un certain Pierre, prêtre illyrien, mais une femme appelée Sabine dut y contribuer elle aussi, en sorte que la basilique reçut son nom, avant même que l’on y transportât, de l’area Vindiciani, les restes de la martyre homonyme, Sabine.
Grégoire le Grand y intima sa fameuse litanie Septiformis de pénitence, et, au moyen âge, l’habitation qui y est annexée servit plusieurs fois de demeure au Pontife. Le pape Silvère y habitait quand il fut exilé de Rome par Bélisaire ; Honorius III (Savelli) la munit de murailles et de tours qui subsistent en partie aujourd’hui encore ; et à la mort d’Honorius IV, les cardinaux s’y réunirent pour le conclave qui dura une année environ.
Après ce temps, le prestige de la résidence pontificale sur l’Aventin décrut peu à peu, et l’ancien palais fortifié devint finalement l’asile paisible des Frères Prêcheurs, qui, maintenant encore, montrent avec vénération aux visiteurs les cellules jadis sanctifiées par la résidence de saint Dominique et de saint Pie V.
Sous l’autel majeur, avec les ossements de sainte Sabine et de sainte Sérapie, l’on conserve les corps des martyrs de Ficulea sur la voie Nomentane : Alexandre, Eventius et Théodule.
L’introït de la messe est tiré du chapitre XI de la Sagesse (vers. 24-27), où il est attesté qu’aucun pécheur, quelque impie qu’il soit, n’est jamais exclu de la miséricorde divine, qui regarde non le péché, œuvre de l’homme, mais la créature, œuvre et chef-d’œuvre de Dieu : « Vous, Seigneur, vous avez pitié de tous, et vous n’avez de haine contre rien de ce que vous avez créé ; en raison de la pénitence, vous dissimulez la vue des péchés des hommes, et vous les épargnez, parce que vous, Seigneur, vous êtes notre Dieu. »
La prière veut consacrer les prémices du jeûne de ce jour : « Faites que vos fidèles entreprennent ce cours solennel de pénitence avec la piété convenable, et que, pleins de confiance, ils le mènent à bonne fin. »
On y ajoute [10] deux autres collectes assez anciennes, et d’une profonde signification théologique, spécialement la seconde, qui touche au mystère si obscur de la prédestination. La première implore l’intercession des saints : « Défendez-nous, Seigneur, de tout péril de l’âme et du corps ; et, par les prières de la bienheureuse et glorieuse Marie, mère de Dieu, vierge sans tache, du bienheureux Joseph, des bienheureux apôtres Pierre et Paul, du bienheureux N. et de tous les saints, accordez-nous dans votre bonté le salut et la paix ; afin que, toute hostilité ou erreur étant écartée, l’Église puisse vaquer à votre service, dans la paix et dans la liberté. »
La seconde collecte, qui est pour les besoins particuliers des chrétiens, se trouve souvent sous le nom de saint Augustin dans les manuscrits : « O Dieu éternel et tout-puissant, qui avez l’empire sur les vivants et sur les morts, et qui faites miséricorde à tous ceux que vous connaissez déjà comme devant être vos élus à cause des mérites de leur foi et de leurs œuvres ; nous vous supplions par une humble prière, afin qu’à ceux pour qui nous avons l’intention d’intervenir par nos supplications, soit que la vie présente les retienne encore dans leurs corps, soit que, ayant déposé cette enveloppe mortelle, l’éternité les ait déjà accueillis, vous accordiez le pardon des péchés, par l’intercession de vos saints et dans la suavité de votre miséricorde. Par Jésus-Christ, etc. »
Le fruit de ce premier jour de jeûne est l’esprit d’intime contrition et de sincère retour à Dieu, les signes de pénitence extérieure étant inutiles, quand le cœur ne s’éloigne pas du péché. C’est précisément ce que nous enseigne Joël dans la lecture (II, 12-19). En signe de deuil et de douleur, les Hébreux avaient coutume de déchirer leurs vêtements, de s’arracher les cheveux, de se couvrir la tête de poussière, mais c’est bien autre chose que cherche le Seigneur, quand il envoie ses fléaux sur les peuples. Il entend alors les inviter à réformer leur vie, en leur arrachant violemment ces biens naturels, dont ils abusaient pour s’endurcir toujours davantage dans l’impiété.
Le répons-graduel est tiré du psaume 56 : « Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi, car mon âme met en vous toute son espérance. Dieu envoya son secours du ciel et me délivra, remplissant de confusion mes persécuteurs. »
En règle générale, les messes quotidiennes n’avaient pas de trait ; celui qui est aujourd’hui assigné par le missel, et qui sera répété en Carême trois fois par semaine, est de structure plus récente et irrégulière, puisqu’il consiste en fragments d’hémistiches de différents psaumes. Il semble avoir été introduit dans la liturgie par le pape Hadrien Iᵉʳ, qui ordonna de le réciter à la demande de Charlemagne [11]. Ps. 102 : « Seigneur, ne nous rémunérez pas selon les péchés que nous avons commis, et selon nos iniquités. » Ps. 78 : « Seigneur, ne vous souvenez pas des iniquités que nous avons commises, mais que votre miséricorde se hâte de nous aider, car nous sommes réduits à une grande misère. » Ici tous se prosternent : « O Dieu, notre salut, venez à notre secours, et, pour la gloire de votre Nom, délivrez-nous ; pour l’honneur de votre Nom, soyez indulgent pour nos fautes. »
La lecture évangélique vient ensuite (MATTH., VI, 16-21) ; le Sauveur y donne lui-même les règles pour jeûner avec fruit. L’humble sincérité du cœur, la sainte joie de l’esprit, la fuite de la vaine ostentation, voilà les conditions de la pénitence chrétienne. Jésus recommande en outre de recueillir des richesses, non pas celles qui peuvent nous être ravies par les voleurs, mais celles de la vie éternelle. En effet, se fatiguer jour et nuit, vivre péniblement pour amasser de l’argent, être toujours à craindre que les malfaiteurs nous le dérobent, être tourmentés par le chagrin d’avoir un jour à abandonner nos biens sur le seuil de l’éternité, tout cela n’est-il pas un travail ingrat, vanitas et afflictio spiritus comme dit l’Ecclésiaste ?
L’offertoire est tiré du psaume 29 : « Je vous célèbre, ô Dieu, qui m’avez délivré du péril, et qui n’avez pas voulu que mes ennemis fussent transportés de joie par ma ruine ; je vous ai invoqué, et vous m’avez sauvé. »
Dans la prière sur les oblations, nous supplions le Seigneur de nous accorder les dispositions convenables, afin que nous lui offrions ce sacrifice solennel qui inaugure les prémices du saint temps pascal. Dans l’ancienne terminologie liturgique, en effet, Pâques commençait précisément le jeudi saint par la Coena Domini ; de là vient que le sacrifice de ce premier jour du Carême est considéré, en une phrase fort élégante, comme le rite inaugural ou le prélude du cycle pascal : ipsius venerabilis sacramenti celebramus exordium.
A la Secrète, on ajoute les collectes suivantes [12] :
Pour demander l’intercession des saints :
« Écoutez notre prière, ô Dieu notre Sauveur, et, par l’efficacité de ce sacrifice, protégez-nous de tout péril de l’âme et du corps, et donnez-nous la grâce dans la vie présente et la gloire dans la vie future. »
Pour les vivants et les défunts :
« O Dieu à qui seul est connu le nombre de ceux qui devront être admis à la félicité éternelle ; faites, par l’intercession de vos saints, que les noms de ceux que nous avons résolu de vous recommander, comme aussi les noms de tous vos fidèles, soient écrits sans en être jamais effacés, dans le bienheureux livre des prédestinés. »
Cette dernière prière, qui pénétra dans le missel romain au moyen des liturgies franques, conserve un souvenir précieux de l’oratio post nomina, c’est-à-dire de la prière sacerdotale qui terminait, dans les Gaules et en certaines régions d’Italie, la lecture des diptyques avant que ne commençât le canon. On sait, en effet, qu’autrefois, les noms des offrants, des évêques, des personnages insignes avec lesquels chaque Église entretenait une pieuse union de prières, étaient inscrits sur les diptyques, que le diacre récitait à haute voix après l’offertoire, en sorte que le canon eucharistique n’en souffrait aucune interruption.
L’usage romain actuel, quoiqu’il représente une innovation, date toutefois de l’époque d’Innocent Iᵉʳ, qui, écrivant à ce sujet à l’évêque Decentius de Gubbio, en soutient la légitimité dans un sens rigoureusement exclusiviste. Pourtant, quoique le Pontife proteste contre l’innovation liturgique supposée de l’Église de Gubbio, il est permis de soupçonner que ce fut Rome au contraire qui a changé ses diptyques de place.
Le verset pour le psaume de la Communion appartient au gracieux chant qui sert comme de préface à tout le psautier : « Celui qui, jour et nuit, médite la loi du Seigneur, portera du fruit en son temps. » (Ps. I, 3.)
Le psalmiste dit « en son temps » car, durant le Carême, l’on sème les jeûnes et les pénitences, mais le temps de récolter les fruits de la voie purgative est la sainte fête de Pâques, qui précisément nous initie aux mystères de la voie unitive.
La série des antiennes ad Communionem durant les messes fériales du Carême, est tirée du psautier dans l’ordre même des Psaumes, et constitue un cycle spécial. Les exceptions sont très rares, et représentent des additions postérieures. Dom Cagin, après avoir étudié soigneusement la question, a conclu que les deux messes des IVᵉ et VIᵉ féries de quinquagésime, avec les antiennes ad Communionem, tirées respectivement des psaumes I et 2, appartiennent vraiment au cycle grégorien primitif des messes quadragésimales.
Dans la préface, nous implorons aujourd’hui du Seigneur que le divin Sacrement nous protège, que nos jeûnes soient acceptés par Dieu, et servent aussi à nous guérir de nos vices.
On ajoute deux autres post-communion [13] ; la première, pour demander l’intercession des saints :
« Que l’offrande du divin Sacrifice nous protège et nous purifie, et que, par les mérites de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, du bienheureux Joseph, des bienheureux apôtres Pierre et Paul, du bienheureux N. et de tous les saints, elle nous purifie de toute tache et nous défende contre toute adversité. »
Pour les vivants et les défunts :
« Nous vous supplions, ô Dieu tout-puissant et miséricordieux, de nous purifier de nos fautes par le Sacrement que nous venons de recevoir. Faites que, par les prières de vos saints, la participation à vos Mystères ne nous soit pas imputée comme une faute, mais nous obtienne le pardon ; qu’elle nous purifie de toute souillure, qu’elle donne la vigueur à ceux qui sont faibles, qu’elle soit notre défense contre tous les périls de la vie présente, qu’elle remette les fautes des fidèles vivants et défunts. Par notre Seigneur. »
Il y avait un rite très ancien, appartenant à toutes les liturgies, même orientales, c’était celui de réciter, avant de renvoyer l’assemblée, des formules spéciales de bénédiction sur les catéchumènes, sur les pénitents, sur les fidèles, sur les vierges, etc., à la fin de toute synaxe. Souvent, à Jérusalem par exemple, à ces invocations était jointe l’imposition des mains par l’évêque ; si bien que, au dire de saint Augustin, les trois termes de bénédiction, oratio super hominem et imposition des mains du prêtre, devinrent synonymes. Dans les sacramentaires romains, cette collecte finale a pour titre : Ad complendum, et l’invitation précédente du diacre : Humiliate capita vestra Deo rappelle encore sa première signification euchologique.
Dans la liturgie romaine, ces formules de congé ad complendum se sont conservées seulement aux féries du Carême, à cause de leur caractère solennel et épiscopal. Lors des synaxes privées, et toutes les fois qu’il n’y avait pas station, une unique formule pouvait suffire : le prêtre la savait par cœur et la récitait chaque jour ; les copistes s’en tinrent là volontiers. C’est précisément la même raison qui fait que nous avons perdu, aux matines et à l’offertoire, les différentes missae ou prières, par lesquelles on congédiait autrefois les pénitents, les catéchumènes, les possédés, etc.
Nous avons déjà dit ailleurs combien le peuple tenait à ces bénédictions ; à ce point que, le pape Vigile ayant été arraché de l’autel de Sainte-Cécile tandis qu’il célébrait le dies natalis de la martyre dans sa basilique transtévérine, le peuple se souleva, exigeant que la barque qui devait conduire le prisonnier à Ostie pour le mener ensuite en exil à Constantinople, ne partît pas avant que Vigile ait récité la collecte ad complendum, laissant ainsi sa bénédiction aux Romains.
Le rite de la bénédiction qu’on donne maintenant au peuple après la formule de renvoi, représente une stratification postérieure. Elle dérive de ce fait que, quand le Pape retournait de l’autel au secretarium, les évêques, le clergé, les moines, etc. se prosternaient devant lui à son passage, lui demandant tous la bénédiction ; et lui, traçant le signe de la croix, leur répondait : Dominus nos benedicat.
La formule euchologique ad complendum d’aujourd’hui est très significative : « Regardez avec bienveillance, Seigneur, le peuple qui est prosterné devant votre majesté ; et, après avoir daigné le ranimer par le divin Sacrement, fortifiez-le sans cesse par la protection céleste. »
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
RASSEMBLEMENT A SAINTE-ANASTASIE
STATION A SAINTE-SABINE
Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière.
Le jour des Cendres. La cérémonie liturgique se déroule en deux églises ; dans l’église de rassemblement, on bénit et on impose les cendres ; dans l’église de station, on célèbre la messe.
1. La bénédiction des Cendres. — La cérémonie à laquelle nous participons aujourd’hui n’est qu’un reste de l’action solennelle que l’évêque accomplissait autrefois avec les pénitents publics. Quiconque avait commis des fautes graves et publiques, devait, au début du Carême, accepter la pénitence publique ; ce fut l’usage ecclésiastique, du IVᵉ au XIIᵉ siècle. La pénitence publique consistait surtout dans l’exclusion de la participation à l’Eucharistie ; en outre, on accomplissait des œuvres de satisfaction ; prières, mortifications, aumônes. Avant de les exclure de la communauté ecclésiastique, on revêtait solennellement les pénitents de l’habit de pénitence et on leur couvrait la tête de cendre ; puis, l’évêque les conduisait hors de l’église, devant la porte. Cette « expulsion des pénitents « était une cérémonie saisissante qui constituait, pour les fidèles eux-mêmes, une prédication sérieuse. Plus tard, l’Église adoucit sa discipline pénitentielle ; désormais, la pénitence s’accomplit en secret. Cependant, depuis le Moyen Age, tous les fidèles acceptaient volontairement l’habit de pénitent et se faisaient imposer les cendres. Des rois et des empereurs, par exemple Charlemagne, allaient pieds nus, avec les autres fidèles, chercher les cendres bénites et entraient ainsi solennellement dans le temps de Carême.
A Rome, la bénédiction des cendres se faisait dans la basilique de Sainte-Anastasie. C’est dans cette église, située au centre, que l’on conservait les anciennes croix de station qui servaient aux processions. A l’entrée du clergé, on chantait un Introït qui indique l’esprit de la bénédiction des pénitents : sans doute, nous devons faire jaillir de notre âme les pensées et les sentiments les plus profonds de pénitence ; cependant, ces vagues de pénitence s’apaisent dans ces paroles de l’antienne : « car bienveillant est ton cœur éternel... » Viennent ensuite les quatre oraisons de bénédiction. Elles ont deux particularités : elles sont de plus en plus courtes et, dans chacune, s’atténue la sévérité de la pénitence. La première oraison est d’une belle construction ; elle se compose de trois parties et la partie médiane est divisée en quatre membres. Elle dit brièvement : que la cendre bénite soit, pour la communauté pénitente, un moyen de salut efficace, un sacramental pour le corps et l’âme. La seconde oraison s’étend sur le symbolisme de la cendre (la cendre symbolise notre nature pécheresse et périssable). La troisième oraison montre plus d’assurance ; elle implore d’abondantes bénédictions par le moyen de la croix de cendre. La quatrième oraison nous donne comme modèles les Ninivites pénitents.
Le prêtre distribue ensuite les cendres aux fidèles et, par là même, les bénit pour le temps de Carême qui commence. La cendre provient des rameaux bénits du dimanche des Rameaux de l’année précédente. « Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. » Rappelons-nous que ces paroles furent prononcées pour la première fois au paradis terrestre et adressées à nos premiers parents — ce fut le premier et triste mercredi des cendres de l’humanité. Pendant la distribution des cendres, le chœur chante des chants pénétrés des graves sentiments de pénitence. Le prêtre chante, ensuite, une magnifique oraison (l’antique collecte) ; on sait que cette oraison était récitée dans l’église de rassemblement (collecta) ; d’où son nom. L’Église rassemble ses enfants en compagnies de combat ; chaque paroisse est une escouade ; tous s’en vont, en ordre, occuper leur poste (statio) et « combattre contre les Esprits du mal » ; les armes défensives sont « les exercices de l’abstinence ».
2. La messe (Misereris). — Notre escouade se rend aujourd’hui à la station de Sainte-Sabine. C’est près de son tombeau et sous sa protection que nous commençons le combat du Carême. Sainte Sabine fut une martyre (v. 29 août). Convertie par sa servante, elle confessa courageusement sa foi et versa son sang pour elle. Elle est aujourd’hui notre modèle et notre alliée dans le combat. La messe est tout à fait conforme à nos sentiments. L’impression générale est exprimée dans l’Introït : la confiance dans la miséricorde de Dieu (la pénitence chrétienne est toujours pénétrée de confiance). L’oraison demande que les fidèles célèbrent convenablement « les vénérables solennités du jeûne » et les continuent avec persévérance. Nous demandons donc deux choses : un bon commencement et la persévérance. La leçon est saisissante ; c’est une scène de pénitence tirée de l’Ancien Testament. On insiste sur deux points : la pénitence intérieure et la pénitence commune : « Convertissez-vous à moi de tout votre cœur. » Tous les états doivent prendre part à la pénitence : les enfants, les jeunes gens, les gens mariés, les prêtres ; ce ne doit pas être une pénitence individuelle, mais une pénitence commune. Pour finir, nous jetons un regard sur Pâques.
Pour la première fois, nous chantons le Trait de Carême, qui nous accompagnera pendant tout ce saint temps. L’Évangile est un extrait de la prédication de pénitence du Christ. Le Christ parle du jeûne secret et découvre, par là, la plus grande plaie de l’âme, la recherche de soi-même qui trouve le moyen de s’introduire même dans le jeûne et la pénitence. Si l’on compare les deux lectures, on pourrait presque y découvrir un contraste : ici, le jeûne de la communauté ; là, le jeune en dehors de la communauté. Telle n’est pas cependant l’intention de l’Église ; ce qu’elle veut, c’est montrer et faire éviter les dangers qui résultent de la communauté. L’Évangile élève nos esprits des trésors terrestres aux trésors célestes. Le Carême est précisément le temps qui convient pour amasser ces trésors, par la prière, le jeûne, l’aumône, la pénitence.
La seule pièce de cette messe que nous avons quelque peine à accorder avec nos sentiments est l’antienne de l’Offertoire. C’est un chant pascal, un chant de victoire (Ps. 29). C’était sans doute l’action de grâces des fidèles : alors que les pénitents devaient quitter la maison de Dieu, les fidèles, qui étaient restés exempts de la souillure du péché, pouvaient rester et assister maintenant au Saint-Sacrifice. A la Communion, nous commençons le premier psaume ; nous continuerons la série des psaumes pendant tout le Carême. L’antienne recommande « la méditation de la Loi, jour et nuit » ; elle nous annonce aussi le fruit « en temps opportun » c’est-à-dire à Pâques. L’oraison sur le peuple (oratio super populum), que nous réciterons désormais tous les jours, est un héritage liturgique vénérable.
3. Le jeûne qui plait à Dieu. — Telle est à peu près la pensée unique de ce jour :
a) motifs du jeûne (Leçon),
b) l’âme du jeûne (Évangile),
c) valeur du jeûne (Préface).
Le motif le plus profond du jeûne est le péché, c’est pourquoi, aussi, il n’a de valeur que s’il est uni à l’aversion du péché. Le sens de tout le temps de Carême et de la cérémonie de pénitence d’aujourd’hui est la réforme de la vie. Le jeûne ne vaut pas par lui-même, ce n’est qu’un moyen d’arriver à la piété. L’âme du jeûne est l’humilité ; il est sans valeur et même coupable s’il est au service de l’amour-propre (Évangile). En termes d’une beauté inimitable, la préface expose l’importance du jeûne : « Par le jeûne corporel, tu réprimes les péchés, tu élèves l’esprit, tu confères la vertu et la récompense. » Le jeûne nous délivre des forces inférieures de l’âme et du corps et, par suite, il renforce l’homme spirituel et affermit surtout la volonté. Or la volonté est, pour l’œuvre de notre salut, le facteur humain décisif.
4. Psaume I — Les deux voies. — Le pape Saint Grégoire 1ᵉʳ réorganisa les chants de communion pour les féries de Carême. Il choisit pour cela les 26 premiers psaumes qu’il fit succéder dans l’ordre. On les chantait alors en entier. C’est une indication qui nous montre que, pendant le Carême, nous devons consacrer une attention particulière à ces psaumes. Nos lecteurs pourraient prendre aussi cette résolution de Carême : apprendre à mieux comprendre et à mieux réciter les psaumes.
Le premier psaume est l’introduction du psautier. Saint Jérôme l’appelle praefatio Spiritus Sancti, la préface du Saint-Esprit. Ce psaume, en effet, exprime les pensées principales qui parcourent la plupart des psaumes : heureux ceux qui craignent Dieu, malheur aux impies. Nous y trouvons aussi une pensée qu’aimait beaucoup l’Église primitive : la doctrine des deux voies, la voie de la vie et la voie de la mort. Notre psaume est facile à comprendre, édifiant et instructif ; il coule comme un frais ruisseau des bois.
Heureux l’homme
qui ne marche pas dans le conseil des impies,
qui ne se tient pas dans la voie des pécheurs,
qui ne s’assied pas dans la compagnie des moqueurs,
mais qui, plutôt, a son plaisir dans la loi du Seigneur
et qui la médite jour et nuit.
Il est comme un arbre planté près d’un cours d’eau,
qui porte ses fruits en temps opportun.
Son feuillage ne se flétrit pas et tout ce qu’il fait lui réussit.
Il n’en est pas ainsi des impies, il n’en est pas ainsi,
ils sont comme une paille que la tempête chasse de la terre.
C’est pourquoi les impies ne subsisteront pas au jugement,
ni les pécheurs dans l’assemblée des justes.
Car le Seigneur connaît la voie des justes,
mais le sentier des impies mène à la ruine.
Plan du psaume.
I. L’homme craignant Dieu v. 1-3.
1. Aspect négatif : triple gradation du péché, v. 1.
marcher — péché
se tenir — habitude
s’asseoir — vice.
2. Aspect positif : la fidélité à la Loi v. 2.
3. Image : l’arbre fécond, v. 3.
II. L’impie.
1. Image : la paille sur l’aire (ou le feuillage desséché), v. 4.
2. le jugement, v. 5.
3. Sentence finale, v. 6.
[1] Mt 7, 20
[2] Voir l’Épître de la Messe.
[3] Eph. VI, 16.
[4] I Petr. IV, 1.
[5] Gen. III, 19.
[6] Job. XVI, 16.
[7] Psalm. CI, 10.
[8] « Demain, la station sera en l’église de Saint-Georges Martyr au voile d’or ».
[9] « Aujourd’hui, la station s’est déroulée à Sainte-Sabine, qui te salue ».
[10] Avant 1962.
[11] Cf. Ord. Rom. I, P. L., LXXVIII, col. 949.
[12] Avant 1962.
[13] Avant 1962.
Bénédiction des Cendres
Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière.
Genesis 3, 19. Memento, homo, quia pulvis es, et in púlverem revertéris.
Sequens Tractus dicitur in Missis de Feria II, IV et VI usque ad Feriam IV Maioris Hebdomadæ inclusive, præterquam Feria IV Quatuor Temporum. · Le Trait suivant est dit aux messes des lundis, mercredis et vendredis jusqu’au mercredi de la Semaine Sainte inclu sauf au mercredi des Quatre-Temps
Præfatio de Quadragesima ; quæ dicitur usque ad Sábbatum ante Dominicam Passionis inclusive, iuxta Rubricas.. · Préface du Carême jusqu’au samedi avant le dimanche de la Passion inclus, selon les rubriques.
¶ Deinde Sacerdos absolute dicit : Orémus. Et Diaconus (si in officio Diaconatus serviat) versus ad populum, iunctis manibus, dicit : Humiliáte cápita vestra Deo.Alioquin ipse Sacerdos, stans in eodem loco ante librum, et non vertens se ad populum. · ¶ Ensuite le prêtre dit : Prions.Et le diacre (s’il accomplit son office) tourné vers le peuple, les mains jointes, dit : Humiliez vos têtes devant Dieu. Autrement, c’est le prêtre lui-même, debout au même endroit devant le livre et sans se tourner vers le peuple qui le dit.