Vendredi après les Cendres
Commentaires
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
La Station de ce jour est à l’Église des saints Martyrs Jean et Paul.
Les dispositions dans lesquelles le jeûne doit être accompli, tel est l’objet de la lecture que nous venons de faire dans le prophète Isaïe. C’est le Seigneur lui-même qui parle, le Seigneur qui lui-même avait prescrit le jeûne à son peuple. Il déclare que le jeûne des aliments matériels n’est rien à ses yeux, si ceux qui s’y livrent n’arrêtent pas enfin le cours de leurs iniquités. Dieu exige le sacrifice du corps ; mais il ne peut l’accepter, si celui de l’âme n’est pas offert en même temps. Le Dieu vivant ne peut consentir à être traité comme les dieux de bois et de pierre qu’adoraient les Gentils. Des hommages purement extérieurs étaient tout ce qu’il leur fallait ; car ces dieux étaient aveugles et insensibles. Que l’hérétique cesse donc de reprocher à l’Église ses pratiques qu’il ose traiter de matérielles ; c’est lui-même qui, en voulant affranchir le corps de tout joug, s’est précipité dans la matière. Les enfants de l’Église jeûnent, parce que les saintes Écritures de l’Ancien et du Nouveau Testament recommandent le jeûne à chaque page, parce que Jésus-Christ lui-même a jeûné quarante jours ; mais ils n’estiment cette pratique qui leur est imposée de si haut, qu’autant qu’elle est relevée et complétée par l’hommage d’un cœur qui a résolu de réformer ses penchants vicieux. Il ne serait pas juste, en effet, que le corps, qui n’est devenu coupable que par la perversité de l’âme, lût dans la souffrance, tandis que celle-ci continuerait le cours de ses mauvaises œuvres. De même aussi, ceux que la faiblesse de leur santé empêche de se soumettre , en ce saint temps, aux satisfactions qui pèsent sur le corps, ne sont point dégagés de l’obligation d’imposer à leur âme ce jeûne spirituel qui consiste dans l’amendement de la vie, dans la fuite de tout ce qui est mal, dans la recherche de toute sorte de bonnes œuvres.
Sœur de la prière et du jeûne, l’aumône est la troisième des œuvres fondamentales qui constituent la pénitence chrétienne. C’est pour cette raison que l’Église aujourd’hui nous propose les enseignements du Sauveur sur la manière dont nous devons accomplir les œuvres de miséricorde. Jésus-Christ nous impose l’amour de nos semblables, sans distinction d’amis et d’ennemis. Il nous suffit que Dieu, qui les a tous créés, les aime lui-même, pour que nous soyons dans le devoir d’être miséricordieux envers tous. S’il daigne les supporter, lors même qu’ils sont dans le mal, et attendre leur retour jusqu’à la fin de leur vie, en sorte que pas un ne périt si ce n’est par sa propre faute, que ferons-nous, nous qui sommes pécheurs et qui sommes leurs frères, tirés comme eux du néant ? C’est donc un hommage dont le cœur de Dieu est flatté, que de le servir et de l’assister dans les hommes dont il daigne se regarder comme le père. La reine des vertus, la Charité, renferme essentiellement l’amour du prochain, comme une application de l’amour même de Dieu ; et la Charité, en même temps qu’elle est un devoir sacré pour les membres de la grande famille humaine, est aux yeux de Dieu, dans les actes qu’elle inspire, une œuvre de pénitence, à raison des privations que l’on s’impose et des répugnances que l’on peut avoir à vaincre dans son accomplissement. Remarquons aussi comment le Sauveur nous répète, à propos de l’aumône, le conseil qu’il nous a donné sur le jeûne : celui de fuir l’éclat et l’ostentation. La pénitence est humble et silencieuse , elle ne cherche point les regards des hommes ; l’œil de celui qui voit dans le secret lui suffit pour témoin.
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum
Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum
Collecte à Saint-Lucie « in Septizonio ».
Station aux Saints-Jean-et-Paul.
Sainte-Lucie in Septizonio est une ancienne diaconie détruite sous Sixte-Quint ; elle s’élevait à l’angle méridional du Palatin, près du Septizonium de Septime Sévère. Le Liber Pontificalis la mentionne dans les biographies de Léon III et de Grégoire IV, qui y firent des offrandes. Nous savons qu’elle était très vaste et bien ornée.
La messe stationnale est sur le Cœlius, dans la basilique de Bisantius, érigée par ce sénateur et par son fils Pammachius dans la maison des saints Jean et Paul. Les deux martyrs y avaient trouvé la mort pour la foi, et y avaient été secrètement ensevelis dans un souterrain. Ainsi arriva-t-il que, seuls entre tous les martyrs romains, — enterrés régulièrement dans les cimetières situés hors les murs, comme l’imposait la loi, — Jean et Paul reposèrent dans le cœur même de la Ville éternelle, privilège particulier que fait bien remarquer le Sacramentaire léonien dans la préface de la fête des deux saints.
L’introït est tiré du psaume 29 : « Le Seigneur a écouté mon cri et il a eu compassion de moi ; Yahweh est venu à mon aide. »
La collecte supplie le Seigneur de favoriser par sa grâce le jeûne commencé, afin que l’abstinence de nourriture soit jointe à la purification de l’esprit.
La lecture d’Isaïe (LVIII, 1-9) insiste pour montrer l’inutilité des cérémonies extérieures, si celles-ci ne sont pas accompagnées d’un vif désir de plaire à Dieu, et de l’esprit intérieur d’une pénitence sincère qui nous éloigne du péché et nous fait revenir au Seigneur. Sans cela jeûner, revêtir le cilice, marcher la tête inclinée et le cou tordu, comme Isaïe le reproche précisément aux Hébreux, est dépourvu d’efficacité.
Le répons-graduel appartient au psaume 26 : « J’ai demandé une seule chose à Yahweh, et je la désire ardemment : Rester dans la maison de Yahweh et me réfugier dans son saint temple. » Le psalmiste souffre violence de la part d’adversaires, sans doute de la caste sacerdotale, qui voudraient l’expulser, comme indigne du service du Sanctuaire ; il en fut de même pour Jésus, qui fut déclaré blasphémateur et digne de mort par les pontifes eux-mêmes et par le sanhédrin. Le psalmiste, figure du Christ, prie, et Dieu l’exauce, lui conférant un sacerdoce éternel.
La lecture évangélique (Matth., V, 43-48 ; VI, 1-4) décrit aujourd’hui les lois suprêmes de l’amour envers le prochain et celles de la bienfaisance chrétienne. Répondre à l’amabilité d’autrui avec une égale politesse, c’est une bonne règle d’éducation à laquelle le païen lui-même peut adhérer ; mais, pour pardonner les injures, pour faire du bien à celui qui est incapable de se montrer reconnaissant, pour se priver du nécessaire et le donner aux autres sans que personne ne vienne à connaître notre bienfaisance, l’exemple, le commandement et la grâce de Jésus-Christ sont nécessaires.
Peut-être le choix de cette péricope de saint Matthieu a-t-il été inspiré par les souvenirs mêmes de l’ambiance dans laquelle se déroulait aujourd’hui solennellement le rite sacré. Pammachius consacra ses biens aux pauvres, et, après avoir converti sa maison en titre, il fonda à Porto l’un des premiers hospices pour les pèlerins et pour les malades. Les Valerii chrétiens l’imitèrent, et là où, autrefois, étaient les riches palais de Mélanie, de Pinien, des Gordiani, des martyrs Jean et Paul, s’éleva au VIᵉ siècle le Xenodochium Valerii, qui fut uni dans la suite à un célèbre monastère dédié à saint Érasme.
L’offertoire est tiré du psaume 118 : « Seigneur, selon votre parole, établissez-moi dans une vie nouvelle, afin que j’apprenne vos vérités. »
Dans la collecte sur les oblations, nous supplions le Seigneur afin que le sacrifice qui accompagne le jeûne quadragésimal fasse agréer nos cœurs, et nous obtienne la grâce d’une sainte ardeur spirituelle dans l’observance de l’abstinence sacrée.
Voici le verset de la Communion emprunté au psaume 2, ce qui nous démontre que la station d’hier n’est pas primitive : « Servez le Seigneur dans la crainte, et rendez-lui gloire en tremblant. Pénétrez-vous de la discipline, pour ne pas vous éloigner du droit chemin. »
La collecte eucharistique s’inspire de saint Paul. Comme le pain et le fruit de nombreux grains de blé qui, broyés, pétris, forment une masse unique ; ainsi, la nourriture eucharistique symbolise et produit l’unité de l’Église, dans un seul idéal de foi et d’amour.
La prière sur le peuple avant de le congédier est ainsi conçue : « Protégez, Seigneur, votre peuple, et purifiez-le de toute tache ; car aucune adversité ne pourra lui nuire, quand il ne sera plus dominé par aucune passion. »
Dieu ne nous veut pas seulement bons, mais parfaits ; bien plus, parfaits selon l’exemplaire de l’infinie sainteté divine. Il nous a procuré largement tous les moyens d’y arriver, voulant que la rédemption fût, non seulement suffisante, mais copieuse et abondante ; c’est pour cela qu’il a répandu tout son précieux Sang.
Quelle pernicieuse erreur est donc celle d’un grand nombre, qui estiment que, tout au plus, les religieux et les ecclésiastiques sont appelés à la perfection ! A un Dieu qui nous a aimés infiniment, jusqu’à s’anéantir lui-même, selon la phrase énergique de saint Paul, quelle noire ingratitude de répondre : Je vous aimerai jusqu’à tel point, sans vous offenser gravement, mais pas plus !
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique
STATION A SAINT JEAN ET SAINT PAUL
L’esprit de l’aumône.
L’Église nous a montré, hier, une image guerrière, elle nous montre, aujourd’hui, une image pacifique : deux oliviers dans le jardin de Dieu. L’Église nous instruit au sujet de l’aumône qui est un exercice de Carême.
1. L’aumône. — Nous nous rendons, aujourd’hui, n pèlerinage dans la basilique de deux saints bienfaiteurs des pauvres, saint Jean et saint Paul. Cette église était précédemment une diaconie (maison des pauvres au sens chrétien). A l’origine, c’était la maison privée des deux saints frères, par conséquent un lieu de miséricorde et de charité. Les deux martyrs (v. 26 juin) sont très honorés à Rome ; le bréviaire les appelle « les hommes de miséricorde, deux oliviers et deux candélabres brillants devant le Seigneur ». Ils partagèrent eux-mêmes leurs biens entre les pauvres, « afin de pouvoir entreprendre plus aisément le voyage de l’éternité. » Il convenait donc que les lectures de la messe traitent de l’aumône. L’aumône, en effet, est un des trois exercices principaux du Carême. Le jeûne et l’aumône se complètent. Faisons donc régulièrement, pendant le Carême, notre offrande de Carême, si petite soit-elle. Mais l’Église, qui entreprend notre renouvellement spirituel, nous explique immédiatement quel doit être « l’esprit de l’aumône ». L’aumône n’est, pour ainsi dire, que le fruit de l’arbre ; l’arbre c’est l’amour du prochain. Nous nous rappelons que, le dimanche de la Quinquagésime, l’Église nous a prêché l’Épître de la charité. Elle voulait nous faire comprendre que le centre vital du travail de Carême c’est la charité, la divine charité qui supporte tout, qui fait abnégation de soi-même et qui ne cessera jamais. Les deux lectures traitent principalement de la charité. Quelles belles pensées n’exprime pas la leçon ! « Délie les nœuds de la méchanceté, déchire les liens de l’oppression, affranchis les esclaves et brise tout joug. Offre ton pain à celui qui a faim. » Ce que le Prophète exprime d’une manière plutôt négative, le Christ l’expose d’une manière positive : il annonce le précepte de l’amour des ennemis. En ce jour, notre Mère l’Église implore aussi pour ses enfants, comme fruit du Saint-Sacrifice, la charité : « Verse dans nos cœurs l’esprit de ton amour et fais que tous ceux que tu rassasies d’un seul pain soient un seul cœur dans ta bonté » (Postcommunion). Par l’aumône, nous combattons également un mauvais esprit et nous le chassons : l’esprit de l’amour propre, de l’avarice. C’est ce mauvais esprit qui dévore la substance du christianisme et c’est pourquoi le Christ l’a si vivement combattu. L’égoïsme, en effet, enlève leur valeur aux saints exercices du Carême : la prière, le jeûne et l’aumône. Aussi, dans l’Évangile, le Christ nous met en garde contre ce danger. Et l’Église fait ressortir, dans le bréviaire, deux paroles qui doivent écarter l’esprit d’égoïsme : « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait la droite »(Laudes). « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ainsi ton Père » (Vêpres). Réfléchissons à ces pensées pendant tout le jour : l’aumône entretient l’esprit de charité et fait disparaître l’esprit d’égoïsme.
2. La messe (Audivit), — C’est avec une prière d’action de grâces sur les lèvres que nous nous rendons dans la maison de Dieu. Pourquoi ces actions de grâces ? Nous remercions Dieu d’avoir eu pitié de nous. Que nous soyons dans les rangs des catéchumènes ou dans ceux des pénitents, c’est à la miséricorde de Dieu que nous devons d’avoir « été admis » au nombre de ses enfants. Récitons en entier le psaume 29 ; c’est déjà un chant pascal ; il nous fera entrer dans le véritable esprit du Carême. Cet esprit n’est pas seulement un esprit de pénitence. Ce que veut surtout le Carême, c’est faire vivre en nous la grâce du baptême. L’oraison demande, pour ce début du Carême, la grâce et la bénédiction. Dans les deux lectures, l’Église nous enseigne le véritable exercice de la miséricorde et de l’amour du prochain. Au Graduel, nous demandons d’être admis dans la maison paternelle céleste : « Je n’ai demandé qu’une chose au Seigneur, c’est de pouvoir habiter dans la maison de Dieu. » Les deux saints martyrs ont donné à Dieu leur maison paternelle terrestre pour en faire une église, ils demandent en retour (et nous avec eux) d’être reçus dans la maison paternelle céleste. A l’Offertoire, nous demandons la grâce de la filiation divine. A la Communion, l’Église nous recommande de servir le Christ avec une crainte et une joie filiales, de nous attacher à la « discipline « du jeûne, afin d’être armés pour le grand combat qui se livre en nous entre le Christ et Satan (Psaume 2). Comme fruit du sacrifice, nous demandons l’esprit de charité, puisque nous mangeons d’un seul pain. Toute la messe retentit des chauds accents de l’amour paternel de Dieu et de l’amour filial des chrétiens.
3. Le psaume 2. — Un chant du Christ-Roi. — Le psaume 2 est un chant célèbre, directement messianique ; c’est en même temps un des psaumes poétiques et classiques. Nous pouvons l’appeler un chant du Christ-Roi. Saint Bernard l’appelle : « le rugissement du lion de Juda » contre ses ennemis. Le psaume nous place en plein combat du royaume de Dieu et commence d’une manière très dramatique :
Pourquoi les nations s’agitent-elles en tumulte et les peuples méditent-ils de vains projets ?
Les rois de la terre se soulèvent et les puissants tiennent conseil pour combattre contre Dieu et contre son Oint :
« Brisons leurs liens et jetons loin de nous leurs chaînes. «
Celui qui est assis dans le ciel rit,
Le Seigneur se moque d’eux.
Mais ensuite il les domine dans sa colère et il les épouvante dans sa fureur :
« Moi-même, je l’ai établi Roi sur Sion ma montagne sainte.
Je vais publier son décret :
« Le Seigneur m’a dit :
Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui.
Demande et je te donnerai les nations pour héritage, pour domaine les extrémités de la terre.
Avec un sceptre de fer tu les conduiras, tu les briseras comme le vase du potier. »
Et maintenant, rois, soyez sages, laissez-vous instruire, juges de la terre,
Dans la crainte, soyez soumis au Seigneur et dans le tremblement rendez-lui hommage.
Recevez la sagesse ; autrement le Seigneur s’irritera contre vous, et votre chemin conduira à la ruine.
Quand bientôt s’allumera sa colère,
Heureux ceux qui mettent en lui leur confiance.
Plan. — Notre psaume est d’une grande beauté et d’une construction harmonieuse. Il se compose de quatre strophes distinctes par les idées, mais semblables dans la forme :
1. Soulèvement des rois terrestres contre Dieu (v. 1-3).
2. Réponse de Dieu (v. 4-6).
3. L’institution royale du Messie (v. 7-9).
4. Enseignement aux rois de la terre (v. 10-13).
Præfatio de Quadragesima. · Préface du Carême .